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Le Grand Mystère de la Piété

Mélanges sur la divine Eucharistie

                                                                                                      Par abouna Elias-Patrick, higoumène du sanctuaire du prophète Elie à Monpeyroux

 

La divine Eucharistie est le cœur de l'Eglise, le centre de toute vie en Esprit. Plus on contemple ce mystère, plus il devient grand à nos yeux.

 

Ce recueil de "mélanges" souhaite aider à la joie indicible que nous communiquent la sainte Oblation et la communion à la Source de Vie.

 

Le lot de ce type de publication à partir d'articles écrits à des temps différents est un manque d'unité formelle et d'inévitables répétitions, le lecteur voudra bien en excuser le rédacteur ou mieux encore considérer ces répétitions comme des "baisers du Logos dont l'âme ne se rassasie jamais;" (Origène)

 

0: généralité sur la liturgie chrétienne: 01Le Buisson ardent

                                                                   02 La portée des Paroles du Sauveur

A. La sainte Oblation de l'Eucharistie: le repas du Seigneur

                                                                   Faites ceci en mémoire de moi

B. Le corps du Christ ressuscité: Il est vivant le Salut du monde

                                                          Christ parmi nous

                                                          Il est arrivé quelque chose à la mort

C. Le corps ecclésial du Christ: Le sanctuaire de son corps

                                                       La lumière de notre Salut

                                                       Eglise de l'Eucharistie, Eucharistie de l'Eglise,

                                                       Eucharistie, sacrement de l'unité

D. Le Corps du Christ et l'Esprit Saint: L'Eglise, lieu de l'Esprit Saint

E. Communion au Christ vivant: en rémission des péchés

F. Le corps du Christ, Christ vivant parmi nous: le sacrifice de louange

G. pour la vie éternelle: l'Eucharistie ouvre sur l'avenir de Dieu

I. L'Eulogie mystique selon saint Cyrille d'Alexandrie

                                                        

01: Généralité sur la liturgie chrétienne:

 

Le Buisson ardent 

la portée de la liturgie chrétienne

 

Moïse se rendit à la montagne de Dieu, à l'Horeb. L'ange du Seigneur  lui apparut dans une flamme de feu  du milieu du buisson. .Il regarda: le buisson était en feu et le buisson n'était pas dévoré.  Exode 3

 

Les chrétiens assiégés par la "modernité" éprouvent parfois quelques difficultés à accepter le fait que l'expérience liturgique est fondamentale pour ancrer la foi et entrer en communion par la prière avec le Dieu trois fois saint. Certains mêmes, pour justifier leur peu de goût de l'Office divin ou leur manque d'appétit à la rencontre ecclésiale, posent la question de savoir si l'expérience sacramentaire appartient bien à l'essence du christianisme.

 

Le commandement du Seigneur de prier retiré dans sa chambre,  en Esprit et en vérité,  n'entre-t-il pas en conflit avec l'idée même de culte public? Beaucoup de chrétiens occidentaux se définissent comme "des croyants mais pas pratiquants". Ce n'est certainement pas aux orthodoxes, qui, non pas tous,  viennent à l'Eglise quand ils n'ont  rien de mieux  à faire,  de jeter la première pierre.

Il faut tout de même s'étonner de ces deux attitudes, comment se dire croyant et ne pas éprouver le besoin de rencontrer Celui en qui on remet sa foi? Le problème se situe probablement dans la perte du sentiment du sacré et de la mise en doute de l'utilité de l'action rituelle.

 

Ce qui reste de religion en occident appartient au domaine cérébral de la connaissance théorique; même dans notre Eglise orthodoxe, souvent on privilégie le sens "discours" de doxa (la juste doctrine) à celui de "gloire" (la juste glorification).

La vraie orthodoxie englobe l'orthopraxie, la "juste pratique" qui n'est pas seulement la conduite morale en harmonie avec les commandements divins, mais aussi le comportement de toute la vie dans l'esprit de sainteté. Et on  ne peut installer notre existence toute entière dans l'esprit de sainteté si l'on n'a pas la conscience de notre vocation sacerdotale qui  fait de chacun de nous des enfants de l'Action de grâces dans des lieux et des temps privilégiés pour exercer le sacerdoce du peuple de Dieu.

 

La liturgie ne relève pas de la pensée, du discours, mais bien de l'agir. Là où la théologie s'adresse en grande partie à l'intellect, le rite s'adresse à toute la personne médiatisée par son corps intégré dans tout le cosmos. La liturgie est intelligente, dans le sens où elle a sa source dans l'esprit, elle n'est pas intellectuelle dans la mesure où elle ne vise pas à discourir sur Dieu, la création, l'humanité et son devenir.

 

L'Office divin est rencontre, communication entre le monde céleste et celui de la terre. Pour cela, la liturgie n'utilise pas un langage analytique mais un langage symbolique qui s'adresse à ce qui a de plus profond dans le coeur de l'homme, elle fait venir à sa conscience ce qui est caché  dans le secret de sa nature. C'est elle vraiment qui relie ce qui séparé, éclaté,  dans l'individu et dans l'humanité.

 

Les rites sacrés transmis par la tradition des apôtres constituent le fondement de la religion. Etre chrétien, contrairement aux idées reçues, ce n'est pas être un honnête homme ne faisant aucun mal, comme si les non-chrétiens ou non-croyants en étaient incapables! Le chrétien s'émerveille de la bonté du Créateur, de la beauté de la création, de l'admirable échange entre la divinité et l'humanité par l'incarnation du Logos. Il sait que le Dieu vivant entre en communion mystérieusement avec sa créature pour l'amener librement dans son Royaume à venir. Devant toute l'Economie du salut, la gratitude, la grande joie, s'exprime par la doxologie, la louange, la bénédiction. 

 

Curieusement nos pères ont appelé la prière de l'assemblée chrétienne "Opus Dei", -l'Oeuvre de Dieu-, Office Divin, comme pour bien dire que malgré les apparences, c'est bien Dieu qui a l'initiative de la liturgie. On pourrait dire aussi  "Opus Christi", -Oeuvre du Christ-, action théandrique, action à la fois divine et humaine. Toute liturgie a pour  assise la parole du Christ ressuscité aux apôtres et par eux à tous les croyants:

 

"Allez, Voici  je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde". Mathieu 28. 20.

 

La liturgie manifeste cette mystérieuse présence du Ressuscité parmi ces amis.

Chacun devient un collaborateur de Dieu dans son oeuvre divine pour mener à l'accomplissement parfait de la création.

Bien entendu, il est possible avec la grâce de Dieu d'accomplir l'Opus Dei dans la solitude mais toujours dans la communion des saints de l'Eglise une-unique: L'individu en tant que tel ne saurait assumer une tâche aussi importante sans être écrasé par sa difficulté ou la tentation du découragement.

Seule la personne membre de l'Eglise par son appartenance à une communauté locale est capable de mener à bien  l'offrande spirituelle et non sanglante que le Sauveur nous a commandée pour le Salut du monde. Cette oblation sainte qui est celle du Christ doit aussi inclure l'offrande personnelle de toute la vie des co-célébrants, qu'ils appartiennent au peuple royal ou exercent un ministère.

 

La liturgie, oeuvre commune pour le bien de tous, forme et façonne par son expression  le fond le plus secret de la conscience individuelle et collective.

 

Une Eglise locale existe réellement par sa liturgie qui est la forme corporelle de sa foi. Il n'est pas indifférent de célébrer selon les rites alexandrins,  syriaques, byzantins, ou occidentaux, car chacun de ces rites légitimes, tout en puisant à la même source véhiculent la pensée  théologique et l'attitude ecclésiale particulière de chaque Eglise.

La liturgie est en quelque sorte éducatrice du coeur selon  une tradition  spirituelle filiale. En s'inscrivant dans une unique tradition  (on ne peut servir deux maîtres) et en l'acceptant dans sa plénitude, on unifie son coeur, son esprit, sa pensée et acquiert la liberté intérieure.

 

Ce travail n'exclut pas l'intérêt ni même l'admiration pour d'autres expressions du culte; L'histoire nous enseigne que les Eglises locales n'hésitent pas à emprunter à d'autres ce qu'elles estiment correspondre parfaitement à l'expression de la foi unique de toutes les Eglises, ces emprunts sont intégrés sans maltraiter la cohérence des rites particuliers.

 

Le culte célébré par la communauté est justement appelé Mystère, non en raison de son caractère ésotérique, c'est évident, mais parce qu'appelés par le Seigneur en Eglise (Qahal, équivalent hébreu d'Eglise, signifie bien "Assemblée par l'appel de Dieu"), les fidèles participent à l'Economie du salut. Les mystères sont la transmission de l'ineffable et paradoxalement la tradition de l'intériorité de la foi  tout en étant l'intériorité de la Tradition.

L'Eglise dans ses mystères n'annonce pas une doctrine, mais le message du Sauveur, bien plus, le Sauveur lui-même qui est venu jadis mais demeure vivant et présent dans ce temps et ce lieu où deux ou trois, ou plus, se réunissent en son Nom.

L'Offrande de l'encens biquotidienne, à l'aurore et au déclin du jour, de notre Eglise copte-orthodoxe rappelle cette vérité en faisant dire au prêtre selon la formule de l'apôtre Paul:

 

"Le Christ est le même, hier et aujourd'hui, demain et dans l'éternité, à lui la gloire dans les siècles des siècles".

 

Le Christ préside mystérieusement l'Assemblée chrétienne. Il est le seul grand-prêtre, aussi par sa médiation, la grâce, (c'est à dire la force divine donnée gratuitement) est distribuée. La source de la grâce est dans le Père, elle est distribuée par le Fils dans le Saint Esprit. Ainsi quelques saints en sont les témoins oculaires, le feu divin, la lumière incréée,  descend sur l'autel sacré et repose sur les fidèles.

                                                 Moïse et le buisson ardent

Moïse a vu en image dans le buisson ardent l'Eglise sacrement qui révèle son identité cachée, celle de Corps du Christ théanthropos. Le fidèle est appelé à s'unir avec et dans ce Corps sacré et pénétrer dans le feu de la Sainteté divine. 

La liturgie vise à la communion vivante et vraie avec le Dieu Saint, elle n'est pourtant pas magique, elle ne met pas Dieu à la disposition de l'homme.

Par l'épiclèse, l'appel du Saint Esprit, selon la précise formule de la liturgie de saint Marc,

"Le Saint Esprit de Vérité <> qui accomplit par sa propre puissance et non pas comme un ministre la sanctification en ceux qu'il a choisi de son plein gré",

 la liturgie montre la non immédiateté de Dieu. Il nous rejoint en pénétrant dans le concret de la création.  Par la liturgie nous pouvons dire avec saint Jean

"Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Logos de vie, nous vous l'annonçons, à vous aussi, pour que vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ".

 

Les mystères ici et maintenant, nous font entendre l'Inouï, voir l'Invisible,  toucher l'Immatériel.                         

                                                                                                         

 février 2001

 

02:                             La portée des Paroles du Sauveur:

 

« Je suis le Pain de vie... Celui qui mange ma chair (trogein to sarx, littéralement : mâcher la chair) et boit mon sang possède la vie éternelle... ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage. » (Jn 6, 35-54)

 

Le fondement inébranlable de la foi catholique orthodoxe consiste dans l’accueil des paroles et des actes du Christ, entendus dans leur signification simple et obvie, plus nécessairement encore quand ce sens immédiatement compris est celui que garantit toute la Tradition

 

En utilisant le mot soma –chair-, Les évangélistes ont voulu dire que ce pain vivifié est toute la personne de Jésus. Il n'y a pas de "personne" sans "nature" comme il n'y a pas de nature si elle n'est pas supportée par une personne.

Ainsi celui qui participe au repas du Seigneur et mange sa chair reçoit par elle, ce qui peut se communiquer de la Divinité.

Notre prière de communion selon saint Basile dit:

"Amen, amen, amen; Je crois et je confesse jusqu'au dernier soupir que ceci est le corps vivifiant de ton Fils unique, notre Seigneur, notre Dieu et Sauveur Jésus Christ.

Il l'a pris de notre dame et reine, sainte Marie, mère de Dieu; il l'a fait un avec sa divinité sans mélange, sans confusion et sans changement…"

 le prêtre à l'immixtion a dit

"Corps sacré et précieux sang véritables de Jésus Christ Emmanuel notre Dieu, le même en vérité. Amen"

Le même que celui qui s'est incarné de la Vierge, qui est mort et ressuscité, est là sur l'autel, dans la main du prêtre, qui devient un avec le communiant. 

 

Ce que Christ annonçait, puis institua, c’est la réception de son corps comme d’un pain mystérieux, nourrissant l’être d’une manière éminente et spirituelle. Il ne s’agit pas d’une fusion des êtres, esprits confondus, l’un en l’Autre anéanti, mais d’une communication de biens spirituels dans un rapprochement de Personne à personne, par ce don du corps. Même la doctrine du mariage, un en en seul corps, n'est pas idoine pour ce mystère glorieux de la Sainte Eucharistie. Seul l'émerveillement,  l'étonnement, la joie parfaite dans l'indicible sont de mise.

 

L'eucharistie, le corps du Christ Lui-même, nous continue sa Présence vivante de Fils de Dieu, présence totale, corps et âme, chair et sang, homme et Dieu, devenue comme notre pain quotidien spirituel. En ce mystère, il n’y a pas encore de distinction, de division: c’est tout le Christ, vivant parmi nous comme il s'est montré aux disciples d'Emmaüs.

Chaque communion nous donne une participation à la vie divine dans ses attributs propres et essentiels dont jouit le Corps glorieux de Jésus le Christ que nous recevons, et ceci pour la vie éternelle. 

Ainsi s’expliquent les paroles si fortes et si merveilleuses du Christ à Capharnaüm : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour... Qui mangera ce pain vivra à jamais » (Jn 6, 54-58)

                                                                                                                                               novembre 2008

 

                A. la Sainte Cène actualisée dans la sainte Oblation de l'Eucharistie:

 

Le repas du Seigneur

 

Les chrétiens fidèles ont reçu des apôtres la tradition de se réunir le dimanche pour célébrer le mystère du salut par des hymnes et des actions de grâces.

L'action de grâces, c'est à dire l'Eucharistie, s'achève par la consommation du pain et du vin consacrés par les paroles du Seigneur lors de sa dernière Cène avant de passer par la croix et la résurrection à son Père:

 

" Quand l'heure fut venue <> il prit une coupe, il rendit grâces et dit: Prenez et partagez entre vous; car  je vous le dis, je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne, jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu. Ensuite, il prit le pain  et après avoir rendu grâces, il le rompit et le leur donna en disant: Ceci est mon corps donné pour vous, faites ceci en mémoire de moi. De même, il prit la coupe, après qu'ils eurent mangé, et la leur donna en disant: Ce calice est la nouvelle Alliance en mon sang qui est répandu pour vous, faites ceci en mémoire de moi.- Luc 22, 14.20-

 

 Le saint apôtre et évangéliste Luc nomme cette synaxe (= réunion des fidèles) du premier jour de la semaine la "fraction du pain" à deux reprises dans les actes des apôtres -2, 42 & 20,7-. Il utilise aussi dans son évangile la même expression dans une circonstance extraordinaire que nous examinerons plus bas. 

 

L'apôtre Paul  se sert de l'expression "le repas du Seigneur" pour désigner la synaxe des fidèles. -1 Corint. 11. 20-.  Le commandement du Seigneur: "faites ceci en mémoire de moi,"  fonde objectivement l'Eglise, et l'Eglise ne peut,  à travers les siècles, négliger  le précepte au risque de perdre sa véritable identité. Saint Justin le martyr nous décrit sommairement vers 150, une célébration de l'Eucharistie.

 

" Le jour qu'on appelle jour du soleil  (c'est à dire le dimanche), tous, qu'ils habitent les villes ou les campagnes, se rassemblent en un même lieu. On lit les mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes <> quand le lecteur a terminé, celui qui préside prend la parole et exhorte à imiter ces beaux enseignements. Nous nous levons ensuite tous ensemble et nous prions. Puis <> lorsque la prière est terminée, on apporte du pain et du vin mêlé d'eau. Celui qui préside fait alors des prières et des actions de grâces autant qu'il peut. <> On distribue et on partage les eucharisties à chacun, et on envoie les diacres en porter à ceux qui sont absents;<> C'est le jour du soleil que nous nous réunissons tous, parce que c'est le premier jour où Dieu transformant les ténèbres et la matière, a créé le monde, et aussi parce que ce fut ce même jour que Jésus notre sauveur, est ressuscité des morts. Il fut crucifié en effet la veille du jour de Saturne et <>le jour du soleil, il apparut à ses apôtres et disciples  et leur enseigna cette doctrine... "   

                                                           Apologie 1, 67

 

Nous distinguons  deux  observations:

 

A. La première, dès l'aube de la chrétienté, aujourd'hui et jusqu'à la consommation des siècles, la structure de l'Eucharistie demeure la même, celle que les apôtres ont transmise à partir de l'enseignement du Maître, ancré dans la pratique de la Première Alliance.

La synaxe  commence   par  ce que nous appelons la liturgie de la Parole (pour tous baptisés ou non) , la lecture des Ecritures , leur commentaire par le président de l'assemblée, puis une grande prière universelle (que nous appelons Grandes Intercessions), puis se poursuit la liturgie des fidèles (pour les seuls baptisés admis à concélébrer et communier),  les oblats sont posés sur l'autel [1] et le président offre une longue Action de Grâces (nous disons Anaphore), en dernier lieu, tous communient aux dons consacrés.

 

B. La deuxième observation sera notre sujet essentiel: le lien  intime de l'Eucharistie avec la résurrection.

Saint Paul, tout au long de ses épîtres nous explique que le titre de Seigneur –Kyrios- est attribué à Jésus en raison  de sa victoire sur la mort par son passage de la mort sur la croix à la résurrection glorieuse -Rom. 10,9 & Philippiens. 2,9 notamment-. Quand donc l'apôtre nous parle du "repas du Seigneur", de "la table du Seigneur", "du corps et du sang du Seigneur", il entend ces éléments comme faisant partie du monde de la résurrection. La sainte Eucharistie est le mystère du corps vivifié et vivifiant du Vainqueur de la mort. Pour bien comprendre le sens à donner à l'action du Seigneur, il faut revenir à l'évangéliste Luc et à son expression "fraction du pain".

 

Le soir même de la découverte par les femmes du tombeau vide et du témoignage des hommes en vêtements éblouissants "Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts, il n'est pas ici, il est ressuscité", deux disciples faisaient route de Jérusalem vers le village d'Emmaüs. Leurs yeux furent incapables de reconnaître le voyageur qui marchait avec eux. Pourtant s'étant entretenu en chemin du messie, les deux disciples retiennent le voyageur pour le repas du soir. Quand ils furent à table, il renverse la situation où il était l'étranger invité: d'une manière toute cavalière,  il saisit l'initiative de présider le repas, en prenant le pain et prononçant la bénédiction. Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils reconnurent le Seigneur à la fraction du pain. -Luc 24,13.36.-

 

 Le corps du Ressuscité n'est pas un objet matériel mais un sujet spirituel qui se laisse voir par les yeux de la foi. Au cours du repas mystique, il est l'hôte de l'Eglise mais c'est lui qui accueille ses disciples et les reçoit à sa table.

 

Le véritable président de notre Eucharistie est le Christ ressuscité, le Seigneur de gloire.

La liturgie de l'Eglise exprime avec une grande discrétion mais indéniablement le lien entre l'Eucharistie, la Résurrection et la présidence de la synaxe .

 

                               Christ, prêtre des réalités à venir, donne la communion aux apôtres

 

Notre grand saint Sévère d'Antioche a introduit l'usage de la lecture d'un des onze évangiles de la résurrection  au cours des vigiles dominicales, ainsi  toute l'année, la nuit du  samedi  au dimanche prend une physionomie de petite vigile pascale. Le même saint Sévère termine une de ses apologies sacerdotales [2] avant de poser les dons sur l'autel  par " ... moi prêtre indigne, j'ose apporter la sainte oblation de notre Seigneur Jésus Christ, mais en vérité, c'est lui qui offre et qui est offert, qui reçoit et est distribué".

(L'anaphore de saint Athanase dit aussi: " dans ces derniers temps, tu nous as donné ton Fils Unique comme Christ, Agneau et Pain céleste, Grand Prêtre et Oblation. Car c'est lui qui distribue et qui est distribué,  toujours au milieu de nous, sans jamais être épuisé". )

 

 

L'anaphore de saint Grégoire que notre Eglise chante les jours les plus solennels de l'année, pour la Nativité et la Pâque, s'adresse au Messie, vrai Dieu de vrai Dieu et lui demande au moment redoutable de l'épiclèse:

 

Toi, Seigneur, par ta parole, transforme ce pain et ce vin déposés sur cet autel,  toi qui es présent parmi nous, achève cette liturgie mystique, envoie sur nous la grâce de ton Esprit Saint, pour sanctifier et transformer ces oblations au corps et au sang de notre salut et fais de ce pain ton  corps sacré et du mélange de ce calice, le  sang précieux de ta nouvelle Alliance, Vie éternelle à ceux qui y participent.

 

Un manuscrit grec de la liturgie de saint Marc conservé à la Bibliothèque nationale, unit, après le chant d'entrée de la liturgie des fidèles qui suit les grandes intercessions, la prière d'offrande de saint Marc avec des éléments de l'épiclèse de saint Grégoire:

Seigneur Jésus Christ, Fils Unique et Logos du Père, immaculé et égal à lui avec le Saint Esprit, tu es le pain de vie descendu du ciel. Tu as voulu devenir l'Agneau sans tache pour la vie du monde, nous implorons et supplions ta bonté, ô ami de l'homme, de regarder avec bienveillance ce pain et ce calice que nous avons déposés sur ton autel sacré. Bénis-les, sanctifie-les, et convertis-les, toi qui es présent au milieu de nous, accomplis pour nous cette liturgie mystique par ton Esprit Saint.  Amen

 

L'Eglise orthodoxe ne connait pas d'obligation du dimanche, mais ne conçoit pas qu'un fidèle se prive du pain de vie et néglige l'invitation du Christ à son festin. La participation à l'eucharistie est un critère d'orthodoxie et d'orthopraxie. Si le besoin de recevoir le pain vivant n'est guère ressenti, il faut diagnostiquer une foi bien malade; effet d'une  foi défaillante; la négligence à partager le repas du Seigneur conduit à défaillance de la foi. Les chrétiens ont parfois besoin d'être stimulés pour exercer leur ministère sacerdotal, comme le montre dès le 3è. siècle la Didascalie des apôtres:

 

" Ne mettez pas vos affaires temporelles au-dessus de la Parole de Dieu, mais abandonnez tout au jour du Seigneur, et courez avec diligence à vos assemblées, car c'est là votre louange envers Dieu. Sinon quelle excuse auront auprès de Dieu ceux qui ne se réunissent pas au jour du Seigneur pour entendre la Parole de                                               Dieu et se nourrir de la nourriture divine qui demeure éternellement".

 

avril 1998

Notes:

1 Certainement depuis les réformes du patriarche Gabriel II, dans le courant du douzième siècle, l'Eglise d'Egypte a perdu ce rite

2 La liturgie byzantine attribue la même apologie à saint Jean Chrysostome

 

Bibliographie:

* Didascalie des apôtres, traduct. F. Nau, 1912

* Justin, Apologies, traduct. Hamman, la Philosophie passe au Christ, 1958

* François-Xavier Durrwell, l'Eucharistie, sacrement pascal, Paris cerf, 1981

* Pierre Grelot, Le repas seigneural, lectio divina 112, 1982

 

                           Faites Ceci en mémoire de Moi

 

 

“Au moment où Il allait à sa mort volontaire, éternellement mémorable et vivifiante, dans la nuit  où il se livra pour la vie du monde, (Jésus) prit du pain dans ses mains saintes et immaculées, te l’offrit à toi, Père, te rendit grâce, le bénit, le sanctifia, le rompit, le donna aux Saints Apôtres et disciples en disant : Prenez, mangez : Ceci est mon corps rompu  pour vous, en rémission des péchés.

Il prit de même le calice du fruit de la vigne, fit le mélange, rendit grâce, le bénit, le sanctifia, le donna aux Saints Apôtres et disciples, en disant :

- Buvez en tous : Ceci est mon sang versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Faites ceci en mémoire de moi. Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez ce calice, vous annoncez ma mort, vous confessez ma résurrection” (1)

 

 

Depuis l’envoi du Très Saint Esprit sur les Apôtres, et jusqu’à ce jour, les Eglises sont demeurées fidèles à ce commandement. Voici vingt siècles, les disciples du Christ, rendent grâces (eucharistie) à Dieu sur le pain et le vin en mémoire (amnanèse) du corps et du sang, (c’est à dire de toute la personne) du Seigneur offert sur la croix.

Par lui, le Logos fait chair, c’est toute l’humanité, récapitulée en Lui, avec l’univers, qui se retourne vers son Créateur et fait retour au Père. “Les Plans cosmiques, humains et angéliques s’unissent dans l’unique Eucharistie”.

 

Le repas du Seigneur donné aux Apôtres avant la croix et toute eucharistie actuelle ne sont qu’un même Repas en fonction de l’Agneau immolé avant la fondation du monde et du temps” (2)

Lorsque nous faisons mémoire, notre anamnèse nous situe dans la Mémoire éternelle, divine, et rend l’acte éternellement présent. Nous sommes réellement hors du temps, participants à ce mystère de l’Alliance éternelle.

 

                                      Seder de Pâque

 

Car Christ, au moment où il passait (Pâque) de ce monde à son Père a délibérément institué ce rite de l’actualisation de l’unique sacrifice de l’Alliance éternelle. Il l’a fait en référence à l’Alliance, lors du passage (Pâque) de son Peuple de l’esclavage d’Egypte à la Terre Promise de la liberté.

 

Le sang de l’Agneau ou du chevreau répandu sur les montants et le linteau de la porte des maisons a protégé les enfants d’Israel du fléau destructeur et Adonaï -Exode 12.14.15- dit à Moïse et Aaron : “Ce jour-là vous en ferez mémoire (amnanèse) et le solenniserez comme une fête pour l’Adonaï. Pour toutes générations, vous le décrèterez jour de fête à jamais. Sept jours durant, vous mangerez des azymes..."

Le peuple élu ne s’est pas trompé sur le sens de ce commandement. Le président du repas pascal (Haggadah de Pessah) bénit la seconde coupe de vin en disant :

 C’est pour cela que nous tenons à remercier, à louer, à glorifier, à vanter, à exalter, à célébrer, à bénir et à magnifier Celui qui a fait tous ces miracles pour nos pères et pour nous” (3).

Le Seigneur n’a pas accompli ces merveilles, seulement pour les pères mais aussi pour ceux qui célèbrent la fête maintenant.

De même, nous qui communions, ici et aujourd’hui au corps et au sang du médiateur de l’Alliance nouvelle, nous recevons aujourd’hui l’héritage éternel promis. -Hébreux 16.14.15-.

 

                                              haggadah

Au cours de cette même Haggadah de Pessah, une troisième coupe de vin est remplie. Elle est ni bénie, ni bue par les convives, mais réservée au prophète Elie.

Cette coupe du prophète Elie est mise à part dans l’attente de la venue du Royaume et le châtiment des nations. Elle est présentée avec les versets du psaume 79 : répands ta colère sur les peuples qui ne te connaissent point, qui n’invoquent pas ton nom.

Il est séduisant de penser que Jésus, annonciateur de la présence du Royaume dès sa venue, qui se prépare à forcer les portes de l’enfer et écarter des portes du paradis les chérubins pour y entrer avec le bon larron, bénit cette précieuse coupe du Royaume et, aux Apôtres qui se préparaient à chanter les versets contre les païens, substitue sa bénédiction : “cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang versé pour la multitude” -Marc 14.24-.

La coupe de la colère devient le calice de bénédiction pour tous, y compris les nations. Le sang de l’Alliance Eternelle est versé pour le rassemblement d’Israël et des nations autour du seul sacrifice éternel du Fils de Dieu puisque,  de lui, par lui et en lui sont toutes choses -Romains 11.36-.

 

 

Jean de Damas exalte la bonté du Créateur qui non seulement a amené toutes choses du non-être à l’être, mais encore par sa propre énergie garde et maintient ce qui est venu de lui... Après la chute, dans ses entrailles de miséricorde, l’Auteur de notre race s’est fait semblable à nous, devenu homme sauf le péché, Il s’est uni à notre nature... pour partager notre faiblesse, pour nous rendre purs et incorruptibles et nous faire participer à sa divinité”. (4)

 

Nous naissons une seconde fois par le baptême d’eau et d’Esprit et revêtons l’homme nouveau ; nous devons faire grandir cet homme intérieur par une nourriture spirituelle. Cette nourriture, c’est le pain même de Vie, notre Seigneur Jésus Christ.

De même, puisque l’homme extérieur a “coutume de manger du pain et de boire du vin et de l’eau, Christ leur a joint sa divinité et les a faits son corps et son sang, afin que, par l’accoutumé et le naturel, nous parvenions aux réalités au-delà de notre nature.

 

Le Pain et le Vin ne sont pas le symbole du corps et du sang du Christ ; c’est le corps même du Seigneur déifié... Nous communions au Christ et avons part à sa chair et à sa divinité ; nous sommes tous un corps et un sang du Christ et les membres les uns des autres, le même corps que le Christ”. (4)

 

 

Tous sont unis en Christ et chacun est unifié. La communion au corps et sang du Seigneur implique la communion dans la même foi à l’Eglise et à ses membres en tous lieux et en tous temps.

 

La prière de post épiclèse de la liturgie de saint Basile résume parfaitement cette exigence :

Et que nous tous, qui participons à ce seul Pain et à cet unique calice, soyons unis dans la communion d’un seul Esprit Saint, que personne d’entre nous ne participe au Saint Corps et au Saint Sang de ton Christ pour son jugement ou sa condamnation, mais que nous trouvions pitié et grâce avec tous les Saints qui depuis le commencement des siècles t’ont plu : les ancêtres, les pères, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les prédicateurs, les évangélistes, les martyrs, les confesseurs, les docteurs et tous les justes décédés dans la foi, en premier lieu la très Sainte Immaculée, toute bénie et glorieuse souveraine, la Mère de Dieu et toujours Vierge Marie...

Souviens-toi en premier lieu de notre Evêque, des prêtres, des diacres... Souviens-toi de tous et de toutes... et donne nous de glorifier et de chanter d’une seule voix et d’un seul coeur ton nom vénérable et magnifique, Père, Fils, Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles et des siècles. Amen.(1)

 Avril 1990

 

 

 

Bibliographie :

1. Anaphore selon St-Basile - IVè siècle ;

2. P. Evdokimof, l’Orthodoxie, (Delachaux 1965) ;

3. Haggadah de Pessah, (institution Ohr Joseph 1964) ;

4. saint Jean Damascène, la Foi Orthodoxe, Ed.cahiers St-Irénée, 1966

 

Il est Vivant, le Salut du Monde

 

 

“Faites ceci en mémoire de moi” commande Jésus en présentant le pain et la coupe de vin, corps et sang de l’Alliance (Marc 14.22.24 et Luc 22.19.20) avant de se livrer volontairement pour la vie et le “Salut du monde” (Jean 6.51).

 

Celui qui mange  ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour... Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père, qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra, lui aussi par moi. (Jean 6.54.57).

Et voici que celui qui se présente comme la source de vie est suspendu à la croix, meurt dans les souffrances, son corps est enfermé dans le tombeau, son âme descend dans les enfers, “séjour du silence où les morts ne louent pas le Seigneur Dieu” (Ps.115).

 

                                                   

 

Tout semblait illusoire, perdu. Jésus n’est plus que le prisonnier du tombeau, prisonnier aussi du souvenir des disciples. Les femmes se rendent à la tombe avec les aromates pour l’embaumer! Or, le tombeau est vide.

                                                 Christ se fait voir à Marie-Magdeleine

 

Jésus se tient au milieu des disciples, le mort crucifié reprend l’initiative “Il se présente lui-même vivant” (Actes 1.3).

Il est ressuscité des morts, Il est le Vivant. Il est descendu aux enfers, Il en est remonté victorieux de la mort. Les portes du shéol sont brisées, Adam et Eve et tous les prisonniers des ténèbres sont libérés de leur vie larvaire. Désormais, ceux qui sont dans les tombeaux reçoivent la vie. Car tout est illuminé par la gloire du Sauveur.

 

"Tout est inondé de lumière, le ciel, la terre et l’enfer, toute créature célèbre la résurrection du Christ : en lui, elle est fortifiée”.

 

                                       descente aux enfers

 

Nous qui sommes sur terre, nous glorifions Dieu d’un coeur pur car “c’est en aimant nos frères que nous savons, que nous sommes aussi passés de la mort à la vie. (1 Jean 3.14).

Celui qui meurt à son esprit de domination dans la charité, renaît aussitôt selon l’homme intérieur. Celui qui meurt à l’esprit de ce monde renaît dans le corps du Christ, lieu de vie et d’amour. Celui qui meurt à l’esprit de puissance et d’égoïsme, renaît dans l’Eglise où reposent dans le grand corps du Christ, le Père et l’Esprit.

Notre homme extérieur, de chair, celui qui gémit dans l’attente de sa résurrection, attend d’être unifié à notre homme intérieur. Car la résurrection est déjà commencée pour le Chrétien, enseveli par le baptême, nourri par l’Eucharistie du pain d’immortalité, rénové par l’Esprit vivifiant ; dès avant sa mort se construit en lui, l’homme nouveau appelé à ressusciter corps spirituel.(1)

 

La remontée des enfers et la résurrection ne concernent pas uniquement l’humanité mais la création tout entière qui “elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption” (Romains 8.19.20).

 

 L’Economie du salut s’étend au cosmos.

Ta résurrection s’est levée sur la création, la mort et Satan ont pris la fuite, l’Eglise est en joie parce qu’elle a été rachetée, le shéol en deuil parce qu’il a été dévasté, chante la liturgie syriaque.

“Le Christ, par son incarnation et sa résurrection, a provoqué la transfiguration potentielle de l’univers. Cette transfiguration reste secrète, sous le voile du sacrement, par respect pour notre liberté. Illuminé en Christ, le monde reste enténébré en nous. La transfiguration du cosmos exige non seulement que Dieu se fasse homme dans le Christ, mais que l’homme se fasse Dieu dans le Saint Esprit, c’est à dire pleinement homme, capable de la douceur des forts et de l’amour qui sait se soumettre à toute vie pour la faire grandir toute.(2)

Déjà en attendant cette transfiguration, le cosmos est libéré.

“Le Christ, en assumant véritablement notre condition a sanctifié  la matière et semé le principe de la résurrection universelle. Le vrai disciple travaille à la transformation du monde pour faire briller la lumière, il sait aussi que la pleine lumière n’éclairera jamais une construction terrestre. La Jérusalem céleste descend des cieux...”.(3).

                                   Jérusalem céleste, manuscrit mozarabe

Le cosmos, fait pour l’homme, ne réalise la plénitude de sa vocation qui est de rendre gloire à Dieu, qu’en étant sanctifié par l’homme liturge. “Les épiclèses de toutes les actions sacramentelles continuent la pentecôte où l’Esprit suscite la nouvelle création”.(2).

“Car de même que le pain qui vient de la terre, après avoir reçu l’invocation de Dieu n’est plus du pain ordinaire, mais eucharistie, constituée de deux choses, l’une terrestre et l’autre céleste, de même nos corps qui participent à l’Eucharistie ne sont plus corruptibles, puisqu’ils ont l’espérance de la résurrection. Nous offrons, en effet, pour rendre grâces (à Dieu) à l’aide de ses dons et sanctifier la création.(4).

 

L’homme liturge à son tour accomplira sa plénitude en perfection que dans la Jérusalem céleste avec laquelle il est déjà en communion lorsqu’il se réunit à ses frères pour célébrer l’Eucharistie en mémoire du Sauveur.

 

Oui, il est véritablement digne, juste, convenable et nécessaire de te louer, de te bénir, de t’adorer... Toi, l’Artisan de toute créature visible et invisible... Toi que célèbrent les cieux des cieux et toute leurs puissances, le soleil et la lune et tout le cortège des étoiles, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, Jérusalem la cité céleste, la multitude des élus, l’église des premiers nés inscrits dans les cieux, les esprits de justes et des prophètes, les âmes des martyrs et des apôtres, les anges ...(5).

                   

 

Bibliographie :

(1) J.Moingt, immortalité de l’âme et/ou résurrection ; in revue lumière et vie N°107 (1972)

(2) Patriarche Ignace d’Antioche, Sauvegarder la création ; in bulletin S.O.P. N°137 (avril 89)

(3) Père Elias-Patrick Leroy, le Seigneur vient ; in lettre de St-Elie n°13 (déc.89)

(4) Saint Irénèe, contre les hérésies, livre 4 ch.18, sources chrétiennes n°100 (1965)

(5) Anaphore de Saint Jacques (IVè siècle).

                                                                                    Mai 1990

 

 

         Christ parmi nous

 

Saint Mathieu termine son Evangile par les dernières paroles du Seigneur Jésus ressuscité: "Voici je suis avec vous tous les jours jusqu'à l'achèvement du temps",  Math. 28.20   tandis que saint Marc en 16.19, 20 nous dit que le Seigneur après avoir envoyé ses disciples dans le monde entier pour proclamer la Bonne Nouvelle, "fut enlevé au ciel et s'assit à la droite de Dieu. Quand à eux, ils partirent prêcher partout, le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l'accompagnaient".

Ainsi  si l'ascension du Seigneur est la marque d'une certaine séparation, elle n'est pourtant pas absence.

                                                       

La montée du Seigneur dans les cieux  appartient aux premières affirmations de la foi  comme expression de l'identité céleste du Messie Jésus. Avant de prendre chair de l'Esprit Saint et de Marie la vierge, la personne du Christ était auprès de Dieu comme Logos, Sagesse, Fils unique. Dès lors, après qu'il eut accompli dans sa chair toute l'Economie de la volonté du Père, livré sa vie pour le salut du monde, Dieu l'a ressuscité et avec cette même chair, il monte aux cieux  d'où il était venu. Le Seigneur exprime clairement la descente des cieux  dans le discours sur le pain de vie: "Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté mais la volonté de Celui qui m'a envoyé" Jean 6,38. La descente du Fils de Dieu est mis en relation  avec l'ascension du Fils de l'homme quand Jésus  dit à Nicodème: "Si vous ne croyez pas quand je dis les choses de la terre, comment croiriez-vous si je vous disais les choses du ciel. Car nul n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme". Jean 3,13.

Saint Paul  renforce le témoignage de saint Jean en  affirmant que la gloire du triomphe est acquis par la croix.  "Monté dans les hauteurs, il a fait captive la captivité, il a donné des dons aux hommes. Il est monté. Qu'est-ce à dire sinon qu'il est descendu dans les enfers? Celui qui est descendu, est celui qui est monté plus haut que tous les cieux, afin de remplir l'univers".Ephésiens 4,8.10.  

Paul  utilise le psaume 67 Heb.68 pour montrer que l'ascension de Christ dans les cieux est sa prise de possession de l'univers qu'il remplit. Ce qui ne veut pas dire que, comme un gaz qui occupe tout l'espace qu'on lui accorde, le Christ se dilue dans l'univers à la manière d'une énergie cosmique ou "vibration mystique" selon des théories néo-gnostiques.

Etant glorifié et devenu grand prêtre des biens à venir, le Seigneur  par son ascension, inaugure un nouveau mode de présence à l'univers et à ses amis.

 

Désormais, en tout temps et en tout lieu, tout croyant peut accéder à la personne du Seigneur Jésus dans l'Esprit.

 

Pendant les quarante jours séparant la résurrection de l'ascension, le Seigneur s'est fait voir à ses disciples pour leur montrer que le corps de la résurrection, libéré certes du poids de la chair est un  avec celui qui est né de Marie donné sur la croix. Ce corps spirituel est l'organe de la communion parfaite: ce qui était impossible dans la condition terrestre par la résurrection  devient réalité. "En ce jour, vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous". Jean 14.20.

Pour "nous qui sommes sur terre vers le Royaume glorieux" (anaphore de saint Basile), le mystère de cette Alliance vient à nous dans l'eucharistie.

Dieu se révèle parfaitement en se communiquant, la révélation des Ecritures est une offre de communion; la foi  chrétienne n'est pas adhésion à une doctrine mais relation au Tout-Autre et consentement de communion.

 

Le Salut vient à nous par Jésus Christ, il devient pleinement nôtre quand nous entrons en communion avec lui. Le corps sacré et le sang précieux que nous recevons à l'autel sont aussi un avec le corps du ressuscité. Le Seigneur en Jean 6  dit: "Je suis le pain vivant qui descend du ciel <> et le pain que je donnerai c'est ma chair <> celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle". Pour enlever à ses paroles le caractère inconvenant et inhumain, Jésus en appelle à sa montée au ciel et déclare: "C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien, les paroles que je vous ai dites sont Esprit et Vie".

 

Un évêque d'Orient au 6è.S, Narsaï met parfaitement en relation la présence du Ressuscité avec celle de la sainte Eucharistie: "L'Esprit descend sur les offrandes sans se déplacer et fait reposer la puissance de sa divinité sur le pain et le vin, achevant le mystère de la résurrection de notre Seigneur d'entre les morts".

Juin 2000

Il est arrivé quelque chose à la mort!

 

Notre monde moderne, bien que bien, trop, informé sur la violence réelle ou médiatisée met tout en œuvre pour cacher la véritable violence, celle de la mort. Les familles, les prêtres, sont rares au chevet des mourants, les funérailles sont une corvée vite achevée; Même si la douleur est réelle, il faut cacher la réalité de la mort: l'absence définitive, le corps humilié condamné à la décomposition. Vite, vite,  comme le chantait un homme de cœur: "des salauds à 140 à l'heure, vers un cimetière minable emportaient l'un des leurs". Que le tombeau soit somptueux ne change rien à la question. Même les nouveaux philosophes ne proposent pas grande espérance: la mort semble un point final à une parenthèse de vie entre deux néants. Il reste bien pour ceux qui ont encore un peu de religion l'hypothèse d'une certaine immortalité de l'âme...mais de résurrection? Et puis qu'en est il de cette autre mort, celle du péché pour parler comme les anciens? Si notre cœur est vide de Dieu, un autre viendrait-il l'habiter? ou bien l'instinct de mort, le néant? ou encore l'enfer de l'ego des passions dévastatrices?

 

Pourtant les chrétiens orthodoxes gardent en mémoire le cri mille fois répété pendant le temps pascal: "Christ est ressuscité des morts, par la mort, il a vaincu  la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, il a donné la vie".

Dans la  nuit pascale, il est arrivé quelque chose à la mort.

 

Pour bien comprendre ce chant, il faut savoir ce qu'est la mort, le tombeau, la résurrection. Aussi la Pâque du Seigneur dans nos Eglises  correspond aux jours appelés Semaine Sainte en occident: Les fidèles vivent, ou pour dire vrai devraient vivre, avec le Christ le Triduum sacré, Jeudi de l'Alliance, Vendredi des souffrances, Samedi de la joie, sabbat de la mort qui éclate en joie de la Résurrection. Puis pendant cinquante jours, l'expérience inouïe du ressuscité qui se montre à ses disciples.

 

Force est de constater que cette proposition de vivre la Pâque du Seigneur reste toute théorique, les fidèles de ce temps sont-ils encore fidèles?

Le monde est probablement vainqueur de la fidélité! Beaucoup ont l'ambition ou la prétention d'être les disciples du Christ et conquérir le Royaume, pourtant ils ont tellement de choses importantes à faire qu'ils n'entendent pas la tristesse de Christ: "Vous n'êtes donc pas capables de veiller une heure avec moi, veillez et priez afin de ne pas entrer en tentation, l'esprit est prompt mais la chair est faible". Mathieu 26,40.

Oui, des  chrétiens sont plus fidèles à leur club de sport ou leurs associations mondaines qu'à leur Eglise, le Corps du Christ; non qu'ils soient indifférents ou impies, simplement l'esprit est prompt mais la chair est faible, et elle n'aime pas la rigueur et le sérieux de l'engagement. "Honneur et fidélité" lui sont pénibles.

L'Eglise serait-elle trop ambitieuse pour les "fidèles"?

 

Heureusement la lecture du synaxaire nous rassure: avec la grâce de Dieu et un peu de fidélité, sans illusion, ni bonne conscience, il est possible d'atteindre, en menant le bon combat, le Royaume désiré. Les saints sont pour nous un encouragement lors des moments de doute ou de relâchement, Dieu frappe toujours à la porte du cœur. Le Dieu vivant se proclame lui-même "Adonaï, Adonaï, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, débordant de bonté et de fidélité, qui se montre bon pour des milliers qui pardonne la faute, la transgression et le péché, mais il ne les laisse pas impunis". Exode 34,6.

Pour mettre fin à la sentence de l'infidélité, Dieu n'a cessé d'agir, par la Torah, les sages et les prophètes, finalement il nous envoie son Fils bien-aimé comme témoin fidèle Apocalypse 1,5 de son Alliance. Ce Fils, Jésus Sauveur devait se rendre semblable à ses frères en tout, afin de devenir dans le ministère de Dieu un grand prêtre miséricordieux et fidèle qui expiât les péchés du peuple. Hébreux 2,17

 

La veille de sa passion, dans la chambre haute, le Christ établit l'Alliance nouvelle, il donne à ses disciples sa propre vie, "le corps du Logos se mélange à notre propre corps, son sang se déverse dans nos artères" écrit saint Ephrem. Nous tous nous devenons un même corps avec lui. C'est à ce propos que les pères ont parlé du caractère inachevé de l'Eucharistie qui relève essentiellement de la médiocrité des participants que nous sommes.

 

                                     banquet spirituel, catacommbes Rome

 

Nous disons que l'Eucharistie est fraternité, guérison, libération, action de grâces, partage, construction de l'Eglise, déification. Tout cela est vérité, mais ce n'est pas une vérité abstraite, une manière de penser, c'est surtout une manière d'être, d'agir.

L'orthodoxie (la foi juste) est authentique seulement si elle est orthopraxie (juste pratique). Là quelquefois nous trahissons l'Eucharistie si elle reste beau discours: le fait de manger et de boire à la table du Seigneur commande un art de vivre en conformité avec l'enseignement du Sauveur.

Mais attention cette exigence peut devenir malsaine si elle s'adresse seulement aux autres. Pendant la célébration tous ont le regard tournés vers l'autel de Dieu, ce n'est qu'au baiser de paix qu'on peut apporter attention aux frères, acceptant que ce soit justement dans l'Eglise, parce que nous savons que nous sommes tous des pécheurs pardonnés, que les ennemis peuvent s'embrasser.

 

Le Seigneur invite à son repas les croyants et les reçoit comme ils sont et non pas comme ils devraient être. Il ne faut pas non plus que l'exigence de paix reste formelle par un respect excessif des situations complexes, il serait alors impossible de mesurer et d'agir pour le bien individuel et communautaire.

 

Saint Paul met en garde la communauté de Corinthe: A chacun de s'examiner soi-même avant de manger ce pain et boire de cette coupe car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s'il n'a pas égard au corps du Seigneur. C'est pourquoi il est parmi vous quantité de malades". 1 Corinthiens 11,28-30.

Des maladies individuelles du corps  ou de l'âme, certainement, en raison du déséquilibre entre la vocation d'enfants de Dieu et les habitudes du monde. Des maladies de la communauté qui ne peut pas en l'absence de véritable cohésion de ses membres, se soutenir les uns les autres dans les difficultés, et rendre un beau témoignage missionnaire. L'Eucharistie n'est pas toute l'Eglise mais le cœur de l'Eglise. L'Eucharistie fait l'Eglise et l'Eglise vit de l'Eucharistie.

 

 Il faut prendre au sérieux l'invitation au Repas du Seigneur et en mesurer toutes les exigences. Les pères du désert nous ont laissé à ce propos deux enseignements majeurs: le non-jugement pour les autres, la fermeté pour soi.

 

Par la croix, Christ subît la brutalité de la mort inéluctable à toute chair. Qu'elle soit la conséquence de la reproduction sexuée (comme disent les savants) ou celle de la chute, de l'éloignement de la Source de Vie (comme l'enseigne les pères dans la foi), la mort triomphe de notre corps de chair. Le Logos divin devenu chair pour nous, rencontre aussi la mort et alors "un grand combat s'est livré entre la mort et la vie, Celui qui était mort devient la vie".

 

                                               Descente aux enfers

 

Pendant les cinquante jours de Pâques, l'icône liturgique représente la victoire du Christ dans les enfers. Elle représente le Christ lumineux au plus profond de l'enfer, brisant et foulant ses portes d'airain et tirant vigoureusement l'humanité représentée par Adam et Eve du sommeil de la mort. L'enfer est vidé de sa puissance et de ses clients. Enfin, Christ se montre vivant à ses disciples. Ce n'est pas un fantôme, une âme désincarnée mais un Vivant, son corps de chair est devenu Corps spirituel. C'est ce corps là que nous recevons dans la Divine Eucharistie.

 C'est dans ce Corps là que, vivants en lui,  "nous attendons la résurrection des morts" et celle de notre propre corps. Sachons vivre en ressuscités pour pouvoir dire avec saint Jean Chrysostome: "Christ est ressuscité et les morts quittent le tombeau, Christ est ressuscité, prémices de ceux qui sont endormis".

Ici aussi, il ne s'agit pas de vœux pieux renvoyant tout à la fin des temps. Dès maintenant, en Christ nous avons reçu une certaine forme de résurrection. Elle n'est pas encore parfaite mais grandit au fur et à mesure de la construction de notre "homme intérieur". 

" Ensevelis avec Christ dans le baptême, en lui, aussi et avec lui, vous êtes ressuscités par la foi que vous avez en la force de Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts. <> Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d'en haut". Colossiens 2 &3

C'est l'eucharistie qui conditionne par son pouvoir vitalisant notre transformation spirituelle à l'image du Christ, pour que participant à son corps nous recevions l'Esprit.  

      

Mai 2003

C. Le corps ecclésial du Christ:

                                                                                          

 

LE SANCTUAIRE DE SON CORPS

 

 

Le temple de Jérusalem est le signe de la présence de Dieu parmi les hommes et de l’unité du peuple de Dieu autour du sanctuaire du Très Haut.

Le Très Haut, celui qui n’est contenu par rien, et contient toutes choses, n’est pas quelque part, et est à lui-même son lieu, il n’habite pas un lieu sur la terre, ni même dans le ciel. Mais Il est pourtant le tout proche, Dieu créateur présent à son oeuvre, Dieu Sauveur de son peuple, Dieu pasteur de ceux qui marchent avec lui comme Abraham, Joseph et les patriarches, et se tiennent devant lui comme Elie et les prophètes.

 

Salomon, réalise le projet de David son père, et construit un temple pour la gloire du Seigneur. La nuée lumineuse signifie que Dieu accepte le temple pour le “Nom du Seigneur”.

“Mais le ciel, et le ciel des cieux, ne peuvent le contenir, combien moins cette maison bâtie” -I Rois 8, 27-. Adonaï permet à son peuple de le rencontrer “là où est son nom” -I Rois 8, 29-. Le temple sera un signe de la Présence, liée uniquement au respect par le peuple de la Thora (Loi) et au caractère authentique du culte du coeur et non seulement des lèvres -Isaïe 66, Jérémie 7, Isaïe 1, 11-17-.

 

                                       le Temple de Jérusalem         

                      

A David qui voulait, lui, construire le temple, le Seigneur lui fait dire par le prophète Nathan : "Ce n’est pas toi qui me construira une maison, mais c’est moi qui t’en édifierai une en te donnant une postérité "-II.Samuel 7, 11-12-.

Cette prophétie annonce mystérieusement que le véritable temple, c’est le Seigneur qui l’édifiera dans la postérité de David de laquelle est issu le Messie. Le Christ, fils de David, Fils d’Abraham -Mathieu.1,1- est le véritable temple où réside par excellence la majesté divine.

 

Lorsque Jésus, dans le temple, “le dernier jour de la fête, le plus solennel, s’écria : si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive” -Jean 7,37-, il s’identifie au temple régénéré d’Ezéchiel, Zacharie et de Joël, du côté duquel une source devait jaillir.

“Jésus transfère en sa personne le privilège du temple, d’être l’endroit où l’on rencontre la Présence et le Salut de Dieu, le point à partir duquel toute sainteté se communique” (1).

Il devient le centre de rassemblement des croyants. En lui réside la gloire, lui qui est le rayonnement et l’empreinte de la substance du Père -Hébreux. 1,3-.

 

Au cours du procès, on reproche au Maître de la Vie, d’avoir déclaré qu’il détruirait le Sanctuaire fait de main d’homme, et qu’en trois jours il en rebâtirait un autre non fait de main d’homme -Marc 14, 58-. Le même grief est repris tandis qu’il agonise sur la croix -Mathieu. 27,40-.

L'apôtre Jean commente cette parole sur le sanctuaire détruit et rebâtit en trois jours par la précision : “Il parlait du sanctuaire de son corps -Jean 2, 19-. L’Evangéliste ajoute: “ses disciples le comprirent après la résurrection”.

 

Le corps du Christ est le véritable sanctuaire. Déjà, le prologue de l’Evangile de Jean -I, 14-, annonce la révélation : “le Logos, s’est fait chair, il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire”.

Dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, le corps du Logos devient le principe d’une création nouvelle, d’un homme nouveau.

Le Nouveau Testament utilise le même mot de corps (soma) du Christ pour trois réalités liées l’une à l’autre :

- le corps (soma)  de Jésus, né de l’Esprit Saint et de la vierge -Jean 2, 21 et Colossiens. 1, 22-

- le pain rompu de l’eucharistie, corps (soma)  donné pour la vie de monde

-Luc 22, 19-

- le corps (soma)  ecclésial dont les fidèles sont membres et le Christ la tête -Colossiens 1, 18-.

 

Le Christ récapitule en Lui toute la création, et, de son corps ressuscité, source de vie, l’Eglise, fondée sur la pierre angulaire devient le véritable temple de Dieu où sans distinction de races, de culture, de langue, tous ont accès au Père en un même Esprit. -Ephésiens 2, 19-

Dans ce temple spirituel, la liturgie célébrée est à la fois, présence, plénitude de la divinité et gage du royaume à venir et aussi outil de construction de ce même royaume.

 

                                           Le Christ et l'Eglise

 

L’Eglise est bien la plénitude du Christ qui rassemble dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Elle ne connaîtra son plein développement que lorsque tous ses membres, aujourd’hui dispersés, se seront réunis.

“Aussi la résurrection du Christ après ses souffrances sur la croix embrasse-t-elle le mystère de la résurrection du Christ tout entier et puisque l’Eglise est la plénitude du Christ, dit avec audace Origène, le Christ ressuscité ne connaîtra la plénitude de la joie que par la résurrection de celle qui est son Corps véritable” (2). “Il attend que nous nous convertissions ; son oeuvre est imparfaite, dit-il avec encore plus d’audace, tant que moi, je demeure imparfait ; parce que, en moi, son oeuvre n’est pas encore achevée” (3).

 

Augustin d’Hippone décrit de façon saisissante un des paradoxes de l’Eglise:

"Beaucoup semblent être dedans, qui sont en réalité dehors, et d’autres semblent être dehors, qui sont en réalité dedans” (4).

 

Le Seigneur seul connaît les siens et à quel degré ils le sont. Beaucoup sont invisiblement pierres du temple.

 

Le Temple demeure de Dieu  parmi les hommes, depuis la résurrection du Seigneur, est bien en construction par le Saint-Esprit dans l’univers entier. Saint Basile précise qu’il sait bien où est l’Eglise, mais qu’il lui est difficile de dire où elle n’est pas.

Elle est véritablement et solidement construite là où il y a véritablement corps du Christ, c’est à dire là où le Christ unit les membres, dans son Corps offert et ressuscité, par le baptême dans le Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et par l’eucharistie, son Corps distribué.

mai 1991

 

Notes et Bibliographie

(1) Yves Congar, le Mystère du temple, lectio  divina n°22, Paris 1958

(2) Origène, commentaire sur Jean, livre 10, S.C. n°157

(3) Origène, sur le psaume 36, P.G. 12

(4) cité  par Y. Congar, op. cit. note 1

 

LA LUMIERE DE NOTRE SALUT

 

“La bonté de Dieu, notre Sauveur, et son amour pour les hommes sont apparus. S’il nous a sauvés, ce n’est pas à cause des oeuvres de justice que nous aurions accomplies, mais par pure miséricorde”. Tite 3,4-5.

 

Jésus est notre Sauveur, toute la race d’Adam, la nature humaine dans sa globalité est sauvée par le fait qu’elle est assumée par le logos divin. Tous les hommes reçoivent la possibilité d’acquérir le salut. Pour que cette faculté devienne une réalité, le croyant doit s’incorporer à Celui en qui réside la plénitude du Salut.

Il doit par sa foi, sa confiance dans le créateur, bannir toute crainte ; puis, conquis par le Christ, se dépouiller du vieil homme, de ses habitudes qui l’entraînent dans la pesanteur de la chair ; alors vivifié en Jésus le Christ, il grandit créature nouvelle, progressivement  de grâce en grâce vers la ressemblance de l’icône parfaite de la gloire du Père.

 

“De même, dit Saint Basile le Grand, que la vertu des remèdes s’insinuant dans notre organisme en évacue les germes de mort, de même aussi que les ténèbres d’une pièce obscure disparaissent lorsqu’on y introduit la lumière, ainsi, du seul fait de sa présence dans la nature humaine, la divinité en a extirpé la mort qui y régnait... Célébrons ce jour comme celui de la naissance de l’humanité. Aujourd’hui est levée la condamnation d’Adam. Désormais on ne dira plus : tu es poussière (terre = Adamah) et tu retourneras à la poussière, puisque tu as été uni à l’homme céleste, tu seras accueilli dans le ciel.

                           (Homélie sur la nativité P.G. 31)

 

Le Logos s’est fait chair et il a habité parmi nous. La présence du Messie, Dieu de Dieu, Lumière de la Lumière, est le remède d’immortalité. La véritable icône, le Logos divin assuma la chair déchue pour la purifier en sa pureté, pour transformer le corps de chair en corps spirituel (d’esprit). Cela, Il l’a accompli par l’instrument de la croix. “Dès qu’il fut suspendu au bois de la croix, enseigne Origène, l’économie de la chair a pris fin... l’holocauste de sa chair offert sur le bois de la croix a uni  les choses terrestres aux choses célestes, les humaines aux divines. (Homélie sur le lévitique)

 

Le Souverain prêtre nous a laissé le mémorial de son alliance éternelle : l’Eucharistie.

 

                                                  Christ, notre Grand Prêtre

 

Nous recevons dans l’Eglise, le pain sanctifié - corps du Logos, le calice vivifié - sang = vie du Théanthropos (Dieu homme) afin que par le feu de l’Esprit, notre corps de chair devienne aussi corps spirituel.

Le Christ communique à ses fidèles sa propre vie.

Réunis en Eglise, ils forment son propre corps.

Ne nous trompons pas,  Christ n’a pas deux corps, deux vies mais une seule vie, un seul corps, dont nous sommes les membres.

 

Janvier 1992

Eglise de l'Eucharistie, Eucharistie de l'Eglise

 

L'Eglise, dont la mission est de rassembler l'humanité en Christ, construit dans le monde présent le Royaume de Dieu. Nous ne savons certainement pas à quoi ressemblera ce Royaume au jour de la Parousie. Mais, une idée peut en être donnée si nous entendons ce que l'Eglise dit d'elle même dans sa liturgie.

Hélas, les chrétiens reçoivent son enseignement plus comme un  sujet de discours ou un beau morceau de poésie que comme un programme de vie. Pourtant l'Eglise est déjà ce qu'elle est appelée à être, le grand Corps du Christ ressuscité, les croyants sont déjà les enfants de Dieu; au-delà de cette filiation reçue par le baptême, ils doivent s'appliquer à devenir les amis de Dieu..

Dans l'état actuel de sa condition, l'homme ne peut se faire une idée précise de ce qui sera la gloire réservée aux Enfants de Dieu. Tout ce que nous en disons n'est qu'approximation, image, ombre de la réalité à venir.

 

Le Royaume est offert par Dieu, il est présent au milieu de nous mais il est aussi encore objet de l'espérance.

 

Comme l'adoption des hommes au titre d'enfants de Dieu dans le Fils unique Jésus-Christ, le Salut est acquis, dans la mort et la résurrection du Christ, mais les hommes attendent encore sa pleine réalisation. Pour les pères apostoliques et saint Irénée, le Salut correspond au projet divin pour l'humanité: la vie éternelle en communion avec Dieu.

Dans l'état de sa condition terrestre, l'Eglise, elle aussi, attend la pleine réalisation de ce qui lui a été donné, elle possède cependant les prémices de l'Esprit Saint  répandu sur la multitude des croyants, depuis le jour de la Pentecôte.

Elle est tout entière dans cette tension dynamisante du déjà donné et du pas encore reçu. Le Christ lui-même est celui qui assure à tous ceux qui croient en lui l'union dans cette tension : il unit son Eglise par la grâce des Mystères: par le baptême qui incorpore le croyant à son Corps ressuscité et par l'eucharistie qui est communion à son même Corps pour la vie éternelle. Comme le dit Paul, dans la lettre aux Corinthiens :"La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas une communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps ; car tous nous participons à cet unique pain " 1 Co. 10, 16-17.

 

A la suite des affirmations apostoliques, les Pères de l'Eglise ont toujours considéré que l'Eglise est une union des hommes au Corps du Christ ressuscité, notamment par la participation à l'eucharistie. Elle est le lieu de la communion, de la koinônia, ce terme grec qui désigne la situation de quelqu'un qui a part avec d'autres à quelque chose.

La Koinônia, c'est premièrement l'union personnelle que les croyants ont avec le Christ Jésus ; c'est aussi la communauté des biens qui sont propres à toute la communauté chrétienne: la foi, le corps et le sang du Christ ; c'est encore la communauté que les fidèles peuvent former entre eux par une même communion au Christ et aux biens que celui-ci leur donne par sa grâce.

La communion apparaît ainsi comme le fondement même de toute l'existence chrétienne.

Les fidèles, entrant en partage avec Dieu par Jésus-Christ, entrent en communion les uns avec les autres, par celui qui les institue comme enfants de Dieu, comme ayant part à sa propre condition de Fils. Le signe de la communion est l'Eucharistie célébrée ensemble pour chacun et pour tous. L'eucharistie est le sacrement des sacrements, et l'Eglise est véritablement la koinônia eucharistique, célébrée en mémoire du Seigneur depuis la résurrection du Christ jusqu'à son retour dans la gloire à la Parousie.

 

Les pères considèrent que la qualité de membre de l'Eglise appartient à celui qui participe à la communion eucharistique, aussi pour ceux qui s'éloignent de la communion de la foi orthodoxe ou qui violent les règles de la paix ecclésiale par leur comportement subissent l'excommunication qui entraîne explicitement la privation d'une telle participation.

"Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur Jusqu'à ce qu'il vienne. C'est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement, se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun s'éprouve soi-même, avant de manger ce pain et de boire cette coupe ; car celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur mange et boit sa propre condamnation " 1 Cor. 11, 26-29.

Cette condamnation que rapporte l'apôtre Paul ne s'applique pas en priorité à un état moral, mais à une faute de discernement, à un manque de foi.

Le discernement auquel appelle l'apôtre Paul concerne en premier lieu l'impérieuse obligation de ne pas confondre le Repas du Seigneur avec d'autres aliments puis la nécessité de découvrir toutes les exigences de la communion au Corps du Christ.

 

Et l'exigence qui rassemble toutes les autres est celle de vivre dans l'unité, puisque ceux qui communient à un seul et unique pain forment un seul et unique corps comme le rappelle avec insistance notre anaphore selon saint Basile.

" Rends-nous dignes, Maître, de participer à tes saints mystères pour la sanctification de l'âme et du corps et de l'esprit, afin que nous devenions un Corps et un Esprit et que nous trouvions part parmi tes saints qui t'ont plu depuis toujours".

 

Ainsi, la "communion des saints" désigne à la fois la communion des fidèles entre eux (déclarés "saints" parce que leur Père céleste est le Saint) et la participation aux mêmes "dons saints", le pain et le vin de l'eucharistie, qui font entrer les fidèles dans le mystère divin, par l'action de l'Esprit.

L'Eglise ne doit donc pas se définir seulement par son appareil ecclésiastique, mais essentiellement par le culte qui la rassemble, dans une communauté de table autour du Ressuscité. Et c'est lui-même qui convoque dans l'Esprit Saint la multitude des hommes autour de la table sainte pour rendre le culte en Esprit et Vérité au Père de toute gloire.

 

La présence divine dans nos Assemblées ne peut jamais être morcelée, même si les Églises locales sont différentes les unes des autres : toute Eglise locale est la totalité de l'Eglise du Christ  un évêque n'est pas l'évêque d'une partie de l'Eglise, il est l'évêque de toute l'Eglise du Christ une, sainte qui réside dans un territoire donné. Il a reçu l'épiscopat solidaire (in solidum: comme un tout partagé, on pourrait utiliser aussi le mot grec koinônia) avec tous les autres évêques.

 

Chaque communauté réalise, d'une manière sacramentelle, la plénitude du Corps du Christ, dans le mystère eucharistique. De cette manière, chaque Eglise locale suppose toutes les autres; elle se rassemble, non pas isolément, mais avec toutes les autres, pour se réaliser dans son être profond, qui est le "Corps du Christ", qu'elles constituent toutes ensemble. Elles sont unies par l'identité de leur foi et de leur témoignage, autour d'une même table eucharistique.

 Les intercessions de la divine anaphore de saint Basile complètent l'épiclèse (invocation de l'Esprit saint) sur la communauté et les dons présentés par la mémoire de toutes les Eglises et de toutes conditions dans l'Eglise:

"Souviens-Toi, Seigneur, de ta sainte Eglise, une-unique, sainte, catholique et apostolique qui s’étend d’une extrémité à l’autre de l’univers : donne la paix à celle que Tu as acquise par le précieux Sang de ton Christ. Garde-la dans la paix avec tous les évêques orthodoxes qui sont dans son sein. En premier lieu, Souviens-Toi, Seigneur, de notre Grand prêtre, notre patriarche abba Shénouda, accorde à tes saintes Eglises qu’il vive de longs jours en paix, en bonne santé, dans l’honneur, et qu’il soit fidèle dispensateur de ta parole de Vérité. Souviens-Toi, Seigneur, de tous les évêques orthodoxes qui dispensent fidèlement la parole de ta Vérité. Conserve-les à ton Eglise et donne-leur de conduire ton troupeau dans la paix. Souviens-toi, Seigneur, des higoumènes, des prêtres orthodoxes et des diacres, Souviens-toi de tous les ministres de l'autel, des moines, et de tout ton peuple fidèle.  Souviens-toi, Seigneur, de nous tous, et aie pitié de nous tous ensemble. Souviens-toi, Seigneur, du salut de ce lieu saint qui est à toi, de tous les lieux qui te sont consacrés et des monastères de nos pères orthodoxes; épargne-les. Souviens-Toi, Seigneur, de ceux qui T’ont offert ces Dons et de ceux pour qui, ils ont été offerts, donne à tous la récompense céleste."

 

L'Eglise est avant tout la communauté où Dieu est présent dans les Mystères célébrés, essentiellement dans l'Eucharistie, car c'est le moyen par lequel la mort et la résurrection du Seigneur Jésus Christ sont annoncées,  commémorées, vécues et réalisées en toute vérité, jusqu'au jour où il viendra dans la gloire de sa seconde venue. C'est pourquoi nous pouvons affirmer :

" L'Eglise fait l'Eucharistie, l'Eucharistie fait l'Eglise."

Avril 2004

L’Eucharistie, sacrement d’unité

 

" Ô Sacrement de la piété, ô signe d’unité, ô lien de la charité! ". L’exclamation d'Augustin, dans son commentaire sur l’Évangile de saint Jean (In Johannis Evangelium 26, 13), recueille et résume les paroles que l’apôtre Paul a adressées aux Corinthiens

 

" Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain " (1 Co 10, 17). L’Eucharistie est le sacrement et la source de l’unité ecclésiale. Et cela a été réaffirmé dès les origines de la tradition chrétienne, en prenant appui précisément sur le signe du pain et du vin. Ainsi, dans la Didachè, un écrit composé aux tout débuts du christianisme, on affirme:

"Comme ce pain rompu, autrefois disséminé sur les montagnes, a été recueilli pour n’en faire plus qu’un, rassemble ainsi ton Église des extrémités de la terre dans ton royaume " (9, 1).

 

Au IIIe siècle, faisant écho à ces paroles, saint Cyprien, évêque de Carthage, affirme:

"Les sacrifices du Seigneur eux-mêmes mettent en lumière l’unanimité des chrétiens, cimentée par une solide et indivisible charité. Car, lorsque le Seigneur appelle son corps le pain composé de l’union de nombreux grains, il indique notre peuple rassemblé, qu’il nourrit; et, lorsqu’il appelle son sang le vin pressé à partir de nombreuses grappes et de nombreux grains, et qui ne fait plus qu’un, Il indique de même notre troupeau, composé d’une multitude rassemblée dans l’unité " (Ep. ad Magnum, 6).

 

Ce symbolisme eucharistique en rapport avec l’unité de l’Église revient fréquemment chez les Pères. Cette doctrine traditionnelle est fortement enracinée dans l’Écriture. Dans le passage déjà cité de la première Lettre aux Corinthiens, saint Paul la développe en partant d’un thème fondamental, celui de la koinonia, c’est-à-dire de la communion qui s’instaure entre le fidèle et le Christ dans l’Eucharistie. "Le calice de bénédiction que nous bénissons n’est-il pas communion (koinonia) au sang du Christ ? Et le pain que nous rompons, n’est-il pas communion (koinonia) au corps du Christ? " (10, 16). Cette communion est décrite plus précisément dans l’Évangile de Jean comme une relation extraordinaire d’" intériorité réciproque ": " lui en moi, et moi en lui ". En effet, Jésus déclare dans la synagogue de Capharnaüm: " Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui " (Jn 6, 56).

                                                   

C’est un thème qui sera également souligné dans les discours de la dernière Cène par le symbole de la vigne: le sarment n’est verdoyant et ne porte du fruit que s’il est greffé sur le pied de vigne dont il reçoit la sève et le soutien (Jn 15, 1-7).

 

                                            La vigne vivante

 

Autrement, il n’est qu’un rameau desséché et destiné au feu: " ou la vigne ou le feu", commente Augustin d’une manière lapidaire (In Iohannis Evangelium, 81, 3). Ici se dessine une unité, une communion, qui se réalise entre le fidèle et le Christ présent dans l’Eucharistie, sur la base du principe que Paul formule ainsi: " Ceux qui mangent les victimes offertes sur l’autel de Dieu sont en communion avec Dieu. " (1 Co 10, 18).

La communion se réalise dans l’histoire

Cette communion-koinonia de type " vertical ", parce qu’elle nous unit au mystère divin, fait naître en même temps une communion-koinonia que l’on peut appeler " horizontale ", c’est-à-dire ecclésiale, fraternelle, capable d’unir en un lien d’amour tous ceux qui participent à la même table. "La multitude que nous sommes - nous rappelle saint Paul - est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain " (1 Co 10, 17).

Le discours sur l’Eucharistie anticipe la grande réflexion ecclésiale que l’Apôtre développera au chapitre 12 de cette même Lettre, quand il parlera du Corps du Christ dans son unité et sa multiplicité. Elle aussi, la célèbre description de l’Église de Jérusalem que nous offre saint Luc dans les Actes des Apôtres, décrit cette unité fraternelle ou koinonia en la mettant en rapport avec la fraction du pain, c’est-à-dire avec la célébration eucharistique (Ac 2, 42). C’est une communion qui se réalise dans le concret de l’histoire: " Ils étaient fidèles à écouter l’enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle (koinonia), à rompre le pain et à participer aux prières... Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble, et ils mettaient tout en commun " (Ac 2,42-44).

 

Aussi nie-t-on la signification profonde de l’Eucharistie quand on la célèbre sans tenir compte des exigences de la charité et de la communion. Paul est sévère avec les Corinthiens parce que, lorsqu’ils se réunissent tous, " ce n’est plus le repas du Seigneur " qu’ils prennent (1 Co 11, 20), à cause des divisions, des injustices, des égoïsmes. Dans ce cas, l’Eucharistie n’est plus agapè, c’est-à-dire expression et source d’amour. Et celui qui y participe indignement, sans la faire déboucher sur la charité fraternelle, " mange et boit sa propre condamnation " (1 Co 11, 29

L’Eucharistie rappelle, rend présente et fait naître cette charité.

Faisons nôtre, alors l’appel de l’évêque et martyr Ignace, qui exhortait à l’unité les fidèles de Philadelphie, en Asie mineure:

" Il n’y a qu’une seule chair de notre Seigneur Jésus-Christ, et un seul calice pour nous unir en son sang, un seul autel, comme un seul évêque " (Ep. aux Philadelphiens, 4).

 

 

D. Le Corps du Christ et l'Esprit Saint:

 

 

L’Eglise, lieu de l’Esprit Saint

 

 

“Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que moi, je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra lui aussi, par moi” (Jean 6.56-57).

C’est l’Esprit qui fait vivre, la chair ne sert de rien ; les paroles que moi je vous ai dites sont Esprit et Vie (Jean 6.63), dit le Seigneur.

 

 

C’est dans l’Esprit que nous pouvons réaliser en plénitude le mémorial du Seigneur. C’est lui, l’Esprit Saint, qui par sa présence, fait pénétrer notre temps liturgique dans l’éternité. C’est dans Sa lumière que nous voyons la lumière. C’est dans cette lumière, dit saint Syméon que nous contemplons le Christ ressuscité.

En vérité, le Seigneur Jésus est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Math.28-20). La Pentecôte révèle le royaume à venir entré dans le temps. Car le Seigneur glorifié est présent “en esprit” dans son Eglise et l’Esprit Saint agit dans l’Eglise en rendant les fidèles conformes au Christ.

 

Le Christ nous envoie l’Esprit Saint. Il supplie le Père pour l’envoi du Saint Esprit. Le Saint Esprit nous révèle le Christ, Il nous permet de l’invoquer, Il nous le rend présent. C’est tout le sens de l’épiclèse (Invocation) de la Divine liturgie, l’invocation est conforme à la promesse de Jésus : “Je prierai le Père, et il vous donnera ... l’Esprit de vérité” (Jean14.15-17).

Par le Christ, nous prions le Père pour qu’Il envoie le Saint Esprit sur nous et nos offrandes, qu’il descende, lui le feu céleste comme il est descendu sur l’offrande d’Elie le Prophète (1Rois18.30-38), et qu’Il montre (comme précise l’épiclèse de l’anaphore de saint Basile dans sa forme archaïque conservée par notre Eglise copte) le pain et le vin, vrai corps et vrai sang de notre Seigneur.

 

“Et que la grâce de l’Esprit Saint vienne sur tous ceux qui sont rassemblés, en sorte que ceux qui ont été constitués en un seul corps (par le baptème) , en figure de la régénération soient aussi fermement unis en un seul corps en participant au Corps du Seigneur (1).

 

L’intervention du Saint Esprit ne se limite pas à la transformation du pain en corps et du vin en sang du Christ, Il les montre consacrés à nos yeux spirituels en transformant aussi notre esprit (nous) à l’image du corps de gloire du  Seigneur.

L’Esprit se communique à nous, créatures amenées du non être à l’être, et nous donne le goût de la déification.

 L’Esprit se communique à la création et l’homme communie à l’Esprit.

 

Que la grâce de Notre Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu le Père, et la communion du Saint Esprit soient toujours avec vous.

 

 

(1) Théodore de Mopsueste (IVè siècle), catéchèse 6 - in studi testi - 145 (Vaticano 1949) 

Juin 1990

E. Communion au Christ vivant

 

 

EN REMISSION DES PECHES

 

L’homme se découvre prisonnier du péché (harmatia) car éloigné de Dieu. Il est incapable de se délivrer de ses pulsions de mort que sont les transgressions (parabasis). Le péché, de par sa nature, sépare, rompt les liens, détruit l’union de l’humanité et la communion avec Dieu.

Le Logos divin devenu homme, Jésus, rétablit cette communion. Il sauve le monde.

“Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui”. -Jean 3, 17-

 

Toute la vie terrestre du messie est oeuvre du Salut depuis sa conception immaculée de l’Esprit Saint dans les entrailles de la Vierge Marie jusqu’à sa résurrection glorieuse, son ascension et sa session à la droite du Père.

 

Sa mort sur la croix, est le comble de son amour pour nous. Il livre volontairement sa vie pour notre salut.

Avant de mourir, il laisse à ses disciples le mémorial de la nouvelle et éternelle Alliance : le pain rompu - son corps -, le vin - son sang -, répandu pour la multitude en rémission des péchés.

Il nous confie cet aliment spirituel pour rester avec nous jusqu’à la fin du monde, non seulement par son esprit mais par son corps crucifié et ressuscité pour nous, hommes.

 

Le mystère de l’Eucharistie est le centre de notre vie chrétienne.

Par l’Eucharistie, nous recevons en nous le Christ Dieu et paradoxalement par le contact sensible et physique de sa chair et son sang divins, c’est Lui qui s’unit à ses fidèles dans leurs âmes et leur esprits et jusque dans leurs corps. Il se les incorpore. Il fait d’eux les membres de son corps.

 

En recevant le Christ, nous ne le recevons pas seul. Il porte en lui toute l’humanité qu’il récapitule. Le corps du Christ, son corps personnel, crucifié et ressuscité porte en lui tous les corps des frères qu'il forme à son image”.

Le Mystère nous donne le Corps du Christ, il nous unit par ce fait même à tous nos frères qu’Il porte en lui.

 

L’Eucharistie est véritablement rémission des péchés car elle établit des liens de communion entre tous ceux qui étaient séparés par le péché et qui maintenant sont unis dans un seul corps : Vrai corps et vrai sang du Seigneur, l’Eucharistie unit définitivement au Père, et entre eux les hommes que le péché avait dressé les uns contre les autres après les avoir opposés à Dieu.

 

Il faut discerner le Corps et adopter une attitude pratique conforme à ce discernement : l’obstacle à l’action salvifique du Repas du Seigneur pour la rémission des péchés est un manque de charité fraternelle conséquent à un affadissement de l’esprit d’Eglise.

L’Eucharistie, mystère de la communion ecclésiale, ne produit son plein effet que dans un coeur vraiment ouvert au mystère de l’Eglise, car selon la parole de saint Irénée, "notre Eucharistie est conforme à l’Eglise et l’Eglise conforme à l’Eucharistie".

 

Mars 1991

 

F. Le corps du Christ, Christ vivant parmi nous:

                                

Le Sacrifice de Louange

 

La divine Eucharistie est l’expression principale de la présence du Christ au milieu de nous "tous les jours, jusqu’à la fin du monde" Mathieu 28, 20

La gloire divine est présente dans tout l’univers, comme le prophète Isaïe l’a entendu proclamer par les séraphins au moment de son appel: "Saint, saint, saint est le Seigneur Sabaoth,  toute la terre est pleine de sa Gloire". Isaïe 6, 3.

Le Seigneur révèle sa gloire à tous les peuples, comme nous le lisons dans le Psautier: "les cieux proclament sa justice et tous les peuples voient sa gloire" Ps 97, 6. L’illumination causée par la lumière de la gloire est donc universelle, et en elle toute l’humanité peut découvrir la présence divine dans le cosmos.

C’est surtout dans le Christ que s’accomplit ce dévoilement parce "qu’il est  le reflet resplendissant de la gloire " divine Hébreux 1, 3. Il l’est par ses œuvres, comme en témoigne l’évangéliste Jean devant le signe de Cana: "Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui " Jean 2, 11. Le Logos fait chair manifeste en lui-même la gloire divine par son humanité, assumée par la naissance de la Vierge: "Le Logos s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité ". Jean 1, 14.

La révélation terrestre de la gloire divine du Messie atteint son sommet avec la Pâque qui, surtout dans les écrits de saint Jean et de saint Paul, est traitée comme une glorification du Christ à la droite du Père Jean 12, 23; 13, 31; 17, 1; Philipiens 2, 6-11; Colossiens 3, 1; 1 Timothée 3, 16.

 

Désormais, le Mystère pascal, celui de la croix et de la résurrection, est l'expression de la glorification parfaite de du Père céleste. Le mystère de la Pâque chrétienne se perpétue dans la divine eucharistie, mémorial de la mort et de la résurrection jusqu'à qu'il vienne.

Par son commandement: "Faites ceci en mémoire de moi " Luc 22, 19, Jésus assure la présence de la gloire pascale dans toutes les célébrations eucharistiques de générations en générations et dans tous les siècles".

 

Par l’Eucharistie, l’événement de la Pâque du Christ se dilate en Église... Par la communion au Corps et au Sang du Christ, les fidèles grandissent en cette déification mystérieuse qui, par l’Esprit Saint, les fait demeurer dans le Fils comme les enfants du Père "

(Mar Ignatius Zakka ler Iwas patriarche de l'Eglise syriaque, dans la  Déclaration commune avec le pape Jean Paul II, le 23 juin 1984)

La Sainte Oblation rend présente la Pâque du Christ et communique son dynamisme aux fidèles. Ainsi, divine Liturgie est l’expression la plus intense de la rencontre de la gloire divine et de la glorification qui monte des lèvres et du cœur de l’homme. A la "gloire du Seigneur qui remplit la demeure du Temple de sa présence lumineuse Exode 40, 34 doit répondre notre " glorification du Seigneur avec générosité. " Siracide 35, 7.

 

Parmi les multiples aspects de notre eucharistie, celui de "mémorial" se détache tout particulièrement: "Dieu se souvint de son alliance avec Abraham et Jacob" Exode 2, 24 En écho, "Souviens-toi du Seigneur, ton Dieu " Deutéronome 8, 18.

 Dans la Bible, la mémoire de Dieu et le souvenir de l’homme sont étroitement mêlés et constituent une composante fondamentale de la vie du Peuple de Dieu. Mais il ne s’agit pas d’une simple commémoration d’un passé désormais révolu.

 

Le mot hébreu "zikkarôn", traduit par "mémorial" ou dans le vocabulaire liturgique par "Amnanèse" n’est pas seulement le souvenir des événements du passé, mais la proclamation des merveilles que Dieu accomplit, hier, aujourd'hui, demain, dans le temps de l'éternité, pour les hommes. Dans la célébration liturgique de ces événements, ils deviennent d’une certaine façon présents et actuels pour nous. Nous pouvons dire aussi, nous participons aux manifestations du Seigneur par l'effraction de notre temps en entrant dans l'immédiateté de l'éternité.

 

La foi biblique implique donc le souvenir efficace des œuvres merveilleuses de Salut.

Dans la Première Alliance, le "mémorial" par excellence des œuvres de Dieu dans l’histoire était le repas pascal de l’Exode: Chaque fois que le peuple d’Israël célébre la Pâque, Dieu lui offre d’une manière efficace le don de la liberté et du salut. Dans le rite du séder pascal, se mêlent deux mémoires: le souvenir divin et le souvenir humain, c’est-à-dire la grâce salvifique et la foi reconnaissante: "Ce jour sera pour vous un mémorial; vous le fêterez comme une fête pour le Seigneur... Ce sera pour toi un signe sur ta main, un mémorial sur ton front, afin que la Loi du Seigneur soit toujours dans ta bouche. Car c’est à main forte que le Seigneur t’a fait sortir d’Égypte " Exode 12, 14; 13, 9.

 

L’imbrication entre la mémoire de Dieu et celle de l’homme est aussi au centre de l’Eucharistie, qui est le " mémorial " par excellence de la Pâque chrétienne. L’Institution (Faites ceci en mémoire de moi) puis l'anamnèse (Faisant donc mémoire de tout ce qui a été fait pour nous…) sont en effet dans le cœur de la célébration.

Cela est exprimé dans le commandement final que Luc et Paul rapportent dans le récit de la dernière Cène: "Ceci est mon Corps pour vous, faites ceci en mémoire de moi... Ce calice est la nouvelle Alliance en mon Sang; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi". 1 Corinthiens 11, 24-25;Luc 22, 19.

 

L’acte passé du "corps donné pour nous" sur la Croix se présente vivant dans notre aujourd’hui. L’Eucharistie est le mystère dans l’histoire de la continuelle proximité salvatrice du Seigneur ressuscité. Car c'est le même corps, celui né de la vierge, donné sur la croix, ressuscité, assis à la droite du Père qui devient pour nous le pain de vie descendu du ciel. En plongeant la parcelle de pain consacré dans le calice vivifié, la liturgie de saint Basile fait dire au prêtre: "Corps sacré et précieux sang véritables de Jésus-Christ Emmanuel notre Dieu, le même en vérité.

 

En tant que sacrifice de la Nouvelle Alliance, l’Eucharistie se présente comme un développement et un accomplissement du signe de l'Alliance célébrée sur le mont Sinaï, lorsque Moïse versa la moitié du sang des victimes sacrificielles sur l’autel, symbole de Dieu, et l’autre moitié sur l’assemblée des fils d’Israël Exode 24, 5-8. Ce "sang de l’Alliance" unissait intimement Dieu et l’homme par un lien de solidarité. Avec l’Eucharistie, l’intimité devient totale, l’étreinte de Dieu avec l’homme atteint son sommet.

 

Comme le dit le mot lui-même l’Eucharistie est "action de grâces, remerciement"; en elle, le Fils de Dieu unit à lui-même l’humanité rachetée, dans un chant d’action de grâces et de louange.

Le mot hébreu "todah", que l’on traduit souvent par "louange", signifie aussi "action de grâce". Le philosophe juif Philon s'exprimant en grec le traduit par eucharistie: Le sacrifice de louange est un sacrifice d’action de grâces.

Au cours de la dernière Cène, pour instituer l’Eucharistie, Jésus a rendu grâce à son Père Mt 26, 26-27, et parallèles; Tous nos textes de l'anaphore eucharistique débutent aussi par la louange de Dieu, pour la création, l'Alliance et "tout ce qui a été fait pour nous". Cette louange de la terre rejoint celle des anges.


Au cours de la sainte Oblation,  toute la création aimée par Dieu est présentée au Père à travers la mort et la résurrection du Fils bien aimé. En s’unissant au sacrifice du Christ, l’Église, dans l’Eucharistie, donne une voix à la louange de la création tout entière. À cette action doit correspondre la volonté de chaque fidèle d’offrir son existence, son "corps" - comme le dit saint Paul - "en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu"
Romains 12, 1 dans une totale communion avec le Christ. Alors, une unique vie unit Dieu et l’homme, le Christ crucifié et ressuscité pour tous, et le disciple rempli de l'Esprit Saint par la communion au corps saint du Logos

 

"Nous sommes devenus Christ. En effet, s’il est la Tête et nous les membres, l’homme total, c’est lui et nous".

Augustin d'Hippone, traité sur Jean.

 

Ces paroles hardies de saint Augustin exaltent la communion intime qui, dans le mystère de l’Église, se crée entre Dieu et l’homme, une communion qui, dans notre vie de ce monde, trouve son signe le plus élevé dans l’Eucharistie.

Tout comme, dans la première Alliance, on appelait le sanctuaire mobile du désert "la Tente de la rencontre", c’est-à-dire de la rencontre entre Dieu et son peuple et celle des frères dans la foi entre eux, la tradition chrétienne primitive a appelé la célébration eucharistique "synaxe", c’est-à-dire "réunion". En elle,  se révèle la nature profonde de l’Église, communauté de ceux qui ont été convoqués à la synaxe pour célébrer le don de Celui qui offre et qui est offert: participant aux saints Mystères, ils deviennent les "consanguins" du Christ. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui"  Jean 6, 56; 15, 4-9.

Comme le repas pascal de la première Alliance se prend obligatoirement en famille, de même le repas du Seigneur est pris en synaxe. Chaque fidèle doit avoir conscience qu'il est membre du grand Corps. Toute absence sans motif grave est préjudiciable.

 

 

A la synagogue de Capharnaüm, Jésus dit explicitement: "Je suis le pain vivant descendu du Ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement " (Jn 6, 51).

Tout le texte de ce discours ne vise qu’à souligner la communion vitale qui s’établit, dans la foi, entre le Christ Pain de vie et celui qui en mange. En particulier, le quatrième Évangile emploie un verbe grec typique pour indiquer l’intimité mystique qui existe entre le Christ et le disciple: "ménein", " demeurer ": " Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui - (Jn 6, 56; cf. 15, 4-9).

 

Le mot grec qui signifie " communion ", " koinonia ", apparaît plus tard dans la réflexion de la première Lettre aux Corinthiens, où Paul parle des banquets sacrificiels de l’idolâtrie, les qualifiant de table des démons " (10, 21). Et il exprime alors un principe qui s’applique bien à tous les sacrifices. Ceux qui mangent les victimes offertes sur l’autel de Dieu sont en communion avec Dieu " (10, 18).

 

 L’Apôtre fait une application positive et lumineuse de ce principe en traitant de l’Eucharistie: "La coupe d’action de grâce que nous bénissons n’est-elle pas communion ("koinonia") au sang du Christ? Le pain que nous rompons n’est-il pas communion ("koinonia") au corps du Christ?... Nous avons tous part à un seul pain " (10, 16-17). " La participation à l’Eucharistie, sacrement de la nouvelle Alliance, est le plus haut degré de l’assimilation au Christ, source de vie éternelle, principe et force du don total de soi "

 

Cette communion avec le Christ engendre donc une transformation intime du fidèle. Saint Cyrille d’Alexandrie décrit cet événement de manière efficace et en montre la résonance dans l’existence et dans l’histoire:

 

" Le Christ nous forme à son image de sorte que les traits de sa nature divine resplendissent en nous par la sanctification, la justice et la vie bonne et conforme aux vertus. La beauté de cette image resplendit en nous qui sommes dans le Christ quand nous montrons par nos œuvres que nous sommes des hommes bons"

(Tractatus ad Tiberium diaconum sociosque, 11, Responsiones ad Tiberium diaconum sociosque, in: In divi lohann. Evang., vol. 111, Bruxelles, 1965, p. 590).


Laissons notre désir de la vie divine offerte dans le Christ s’exprimer avec les chaleureux accents d’un grand théologien de l’Église arménienne, Grégoire de Narek (Xe siècle):

" Ce n’est pas de ses dons, mais du Donateur, que j’ai toujours la nostalgie. Ce n’est pas à la gloire que j’aspire, mais c’est le Glorifié que je veux embrasser... Ce n’est pas le repos que je cherche, mais c’est le visage de Celui qui donne ce repos que je demande dans ma supplication. Ce n’est pas par désir du banquet nuptial que je languis, mais par désir de l’Époux " (XIIe prière).

Avril 2003

 

 

G. pour la vie éternelle:

 


L’Eucharistie ouvre sur l’avenir de Dieu

 

1. "Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à la liturgie céleste" Ces paroles nous présentent une dimension fondamentale de l’Eucharistie: sa nature de  "gage de la vie future ", selon une belle expression de la tradition chrétienne (cf. SC, 47).

 

                                          

 

La communion avec le Christ que nous vivons, alors que nous sommes encore pèlerins et voyageurs sur les routes de l’histoire, anticipe la rencontre suprême du jour où " nous serons semblables à lui~, parce que nous le verrons tel qu’il est " -1 Jn 3, 2-.

Elie qui, en marche dans le désert, s’affaisse sans forces sous un genêt et est fortifié par un pain mystérieux pour finalement parvenir à ce sommet qu’est la rencontre de Dieu - 1 R 19, 1-8), est un symbole traditionnel de l’itinéraire des fidèles qui trouvent dans le pain eucharistique la force pour marcher vers le but lumineux de la Cité sainte.

 

2. C’est aussi le sens profond de la manne préparée par Dieu dans les steppes du Sinaï, " nourriture des anges ", capable de procurer " toutes les délices et de satisfaire tous les goûts, manifestation de la douceur (de Dieu) envers ses enfants " (cf. Sg 16, 20-21). Ce sera le Christ lui-même qui éclairera la signification spirituelle des événements de l’Exode. C’est lui qui nous fait goûter dans l’Eucharistie la double saveur de nourriture du pèlerin et de nourriture de la plénitude messianique dans l’éternité (cf. Is 25, 6).

Pour emprunter une expression consacrée à la liturgie du sabbat dans le judaïsme, l’Eucharistie est un " avant-goût d’éternité dans le temps " (A. J. Heschel).

 

Comme le Christ a vécu dans la chair en demeurant dans sa gloire de Fils de Dieu, ainsi l’Eucharistie est présence divine et transcendante, communion avec l’éternel, signe de la " compénétration entre la cité terrestre et la cité céleste " L’Eucharistie, mémorial de la Pâque du Christ, est par nature porteuse de l’éternel et de l’infini dans l’histoire humaine.

Cet aspect, qui ouvre l’Eucharistie sur l’avenir de Dieu, tout en la laissant ancrée dans l’histoire présente, est illustré par les paroles que Jésus prononce sur le calice du vin au cours de la dernière Cène (cf. Lc 22, 20; 1 Co 11, 25).

Marc et Matthieu évoquent par ces paroles l’Alliance dans le sang des sacrifices au Sinaï (cf. Mc 14, 24; Mt 26, 28; cf. Ex 24, 8). Luc et Paul, au contraire, révèlent l’accomplissement de " l’Alliance nouvelle " annoncée par le prophète Jérémie; " Voici venir des jours - oracle du Seigneur - où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle. Non pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères " (Jr 31, 31-32).

En effet, Jésus déclare: " Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ". " Nouveau ", dans le langage biblique, indique habituellement un progrès, une perfection définitive.


Ce sont encore Luc et Paul qui soulignent que l’Eucharistie est anticipation de l’horizon de lumière glorieuse propre au Royaume de Dieu. Avant la dernière Cène, Jésus déclare: " J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir! Car je vous le déclare: jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement réalisée dans le Royaume de Dieu " (Lc 22, 15-18). Paul, lui aussi, rappelle explicitement que la Cène eucharistique est tendue vers la dernière venue du Seigneur: " Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne " (I Co 11, 26).

 

Le quatrième Évangéliste, Jean, exalte cette tension de l’Eucharistie vers la plénitude du Royaume de Dieu, dans le célèbre discours sur le " pain de vie ", que Jésus prononce dans la synagogue de Capharnaüm. Le symbole qu’il prend pour point de référence biblique est, comme nous y avons déjà fait allusion, celui de la manne offerte par Dieu à Israël en pèlerinage dans le désert. À propos de l’Eucharistie, Jésus affirme solennellement: "Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement... Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour... Tel est le pain qui descend du ciel: il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts; celui qui mange ce pain vivra éternellement " (jean 6, 51. 54. 58).

 

La " vie éternelle ", dans le langage du quatrième Évangile, est la vie divine elle-même, qui dépasse les frontières du temps. Parce qu’elle est communion avec le Christ, l’Eucharistie est donc participation à la vie de Dieu qui est éternelle et qui triomphe de la mort. Aussi déclare-t-il: " La volonté de mon Père, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite tous au dernier jour. Car la volonté de mon Père, c’est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtienne la vie éternelle; et moi, je le ressusciterai au dernier jour " (Jn 6, 39-40).

À cette lumière - comme l’a dit un théologien russe, -Serge Boulgakov -" la liturgie est le ciel sur la terre ".

 

L’Eulogie mystique selon saint Cyrille d'Alexandrie

 

Les historiens de l’Eglise, extérieurs à l’esprit d’orthodoxie, analysent la querelle entre Nestorius le patriarche de Constantinople et notre père saint Cyrille, patriarche d’Alexandrie comme tenant d'une lutte pour conquérir l'hégémonie d’un siège sur l’autre. Qu’il y ait eu une part de ce nous appelons "politique de puissance", c’est certain, mais si nous envisageons avec sérieux l’insistance de saint Cyrille à défendre et imposer le mot  Theotokos Mère de Dieu, nous découvrons que ce qui est en cause, ne n'est pas une simple dévotion mariale, c’est la réalité de notre communion à Dieu par l’action de la divine eucharistie.

 

Le Logos qui se donne aux fidèles par la communion se donne uni à la chair née de la vierge Marie.

Le don de la vie du Logos est le gage de l’immortalité et il tient au corps même du Christ dont l’Eulogie mystique est le véhicule.

 

[Saint Cyrille utilise très souvent "Eulogie mystique" pour désigner la sainte Eucharistie. Eulogie signifie à la fois "bénédiction" et" action de grâces", ce qui correspond exactement au sens du mot juif  "BeRaKah", Eulogie est donc un synonyme archaïsant d'Eucharistie; mystique, car cette bénédiction appartient au mystère des choses cachées au mondain mais dévoilées aux sens spirituels du croyant.]

 

La controverse entre Nestorius et Cyrille, à travers la Theotokos porte essentiellement sur la vivification produite par le corps du Logos.

Dans son traité contre Nestorius, Cyrille cite un sermon dans lequel Nestorius pose la question de savoir "dans l'Eucharistie que mangeons-nous? La divinité ou la chair? Si ces deux natures sont mêlées, pourquoi l'Ecriture rapporte-t-elle du Seigneur qu'il a dit "prenez mangez, ceci est mon corps", pourquoi ne dit-il pas ceci est ma divinité pour vous rompue? De même pour le calice des Mystères, il ne dit pas: ceci est ma divinité pour vous répandue".

Cette question vicieuse laisse entendre que le corps eucharistique n'a pas d'autre réalité que la chair du Christ abstraction faite de la divinité. Saint Cyrille refuse absolument la forme de la question: ou chair ou divinité? Le chrétien, dans la communion ne reçoit pas la divinité seule, ou la chair simplement, mais la propre chair du Logos faite vivifiante.

 

"Comme le Logos a fait sien le corps dans lequel il s'est incarné par une union qui dépasse notre intelligence et notre discours, ainsi nous participons à sa chair sacrée et à son sang, et nous sommes vivifiés en tout et totalement, le Logos demeurant en nous divinement par le saint Esprit, humainement par la chair sacrée et le précieux sang".

 

On ne peut séparer dans la personne du Sauveur, ni dans l'eulogie mystique, la divinité de la chair, l'eucharistie étant en toute vérité vivifiante que par l'union de la divinité et de la chair.

La lettre synodale du concile d'Alexandrie présidé par saint Cyrille en novembre 430 pose définitivement la doctrine de notre Eglise copte orthodoxe sur le mode d'action de l'Eucharistie:

 

"C'est la foi dans le Fils de Dieu, mort, ressuscité, monté au ciel dans sa propre chair qui nous autorise à prêcher dans l'Eglise le sacrifice non sanglant; c'est là ce qui nous rend capables de recevoir par la chair sainte et le sang précieux du rédempteur, l'Eulogie mystique et qui nous fait arriver à la sainteté. Nous ne la prenons pas comme une chair commune ou comme la chair d'un homme comme les autres, ou ayant été uni au Logos parce qu'il a été participant à la dignité du logos, nous ne la prenons pas comme celle d'un homme dans lequel Dieu a habité, mais nous la recevons comme la propre chair du Logos, celle qui donne la véritable vie. En effet, de même qu'en qualité de Dieu, il donne la vie, il est devenu un avec sa propre chair, ainsi il a voulu donner à cette chair le pouvoir de donner également la vie".

 

Laissons la polémique avec Nestorius pour nous instruire de la contemplation plus sereine du mystère par notre patriarche "pilier de la foi".

 

Après donc avoir établi que l'Eulogie mystique est le corps vivifiant du Logos incarné, saint Cyrille développera au cours de ses homélies et commentaires les effets de l'eucharistie sur les croyants en quatre grands chapitres: la condition de réception des mystères par les fidèles, l'habitation du Christ en eux,  l'effet de cette présence sur les âmes et les corps, et la communion des chrétiens entre eux.

L'Eucharistie, selon la tradition apostolique, appartient exclusivement aux chrétiens baptisés, mais aussi elle en est la consécration. Ils sont participants de la filiation divine du Christ et du Saint Esprit, c'est parce qu'ils sont déjà participant à la sainteté, qu'ils peuvent recevoir en eux le Saint, source de vie et de sainteté.

 

" Il faut que le Saint Esprit habite en nous par la foi et le saint baptême. Ceux qui sont devenus participants du Saint Esprit, rien ne les empêche plus de toucher le Christ notre sauveur. C'est pour cela, que les ministres des divins mystères crient: "Ce qui est Saint aux saints".

 

Pour que les chrétiens ne soient jamais séparés de la source de vie et ne se dessèchent  comme une citerne percée, il faut s'approcher le plus souvent possible du saint autel, saint Cyrille se fait l'apôtre de la communion fréquente: 

 

" Si nous avons un vif désir de la vie éternelle, si nous voulons avoir en nous celui qui procure l'immortalité, n'imitons pas la négligence de ceux qui refusent de recevoir l'Eulogie.

Ne nous laissons pas tromper par les spécieux prétextes de piété que le diable est habile à inventer pour notre perte. Vous me direz: "mais il est écrit, celui qui mange de ce pain et boit de ce calice indignement, mange et boit sa propre condamnation; je me suis examiné et me suis trouvé indigne".

Et quand serez-vous dignes? répondrais-je à ceux qui me parlent de la sorte. Quand vous présenterez-vous devant le Christ? Si vos chutes vous empêchent d'approcher, et comme vous ne devez jamais cesser de tomber, vous resterez donc  sans jamais participer à la sanctification qui sanctifie pour l'éternité? Allons, prenez la résolution de mener une vie meilleure et participez à l'Eulogie, bien persuadés que vous y trouverez un remède non seulement contre la mort, mais aussi contre vos maladies". 

 

Saint Cyrille envisage la question des fidèles qui se privent de l'Eucharistie pour des raisons de scrupules, qu'aurait-il pensé aujourd'hui, des ingrats qui se privent de la "bénédiction du dimanche qui appartient à Dieu", sans motif honorable? Certainement ce qu'il disait dans son commentaire sur Jean:

 

" Puissent-ils comprendre enfin ces fidèles baptisés qui ont goûté la grâce divine; par leur négligence à venir dans les églises, par leurs délais à s'approcher de l'Eulogie du Christ, ils s'excluent de la vie éternelle en refusant d'être vivifiés".

 

L'homme privé de l'immortalité et de l'amitié de Dieu par la chute et l'accumulation de ses propres manquements, pour retrouver la vie et la filiation divine offerte par la pâque du Fils du Dieu vivant, doit s'unir au corps de celui qui est la vraie vie. L'Eulogie mystique est le corps véritable et vivifiant du Logos incarné, par lui, nous avons une certaine participation à la divinité:

 

"Comment l'homme dominé par la mort, pouvait-il retrouver l'immortalité? Il fallait que sa chair mortelle participât à la puissance vivifiante de Dieu, or la puissance vivifiante de Dieu, c'est le Logos et le Logos se fit homme. Il fallait aussi qu'il vint en nous divinement par le Saint Esprit et qu'il se mélangea, pour ainsi dire, à nos corps par sa chair sacrée et son sang précieux: c'est ce que nous avons en Eulogie vivifiante dans du pain et du vin".

 

Le Christ habite en nous spirituellement quand nous sommes fidèles à son commandement, il veut aussi habiter en nous corporellement:

 

" Celui qui reçoit la chair du Christ notre sauveur et boit son sang précieux, ne fait plus qu'un, comme il le dit lui-même, avec lui par la communion, de telle façon qu'il est dans le Christ et que le Christ est en lui".

 

Si nous sommes vraiment unis au Christ par une communion véritable, nous sommes en même temps, unis les uns les autres:

 

"Qu'ils soient un en nous [dit Christ dans sa prière sacerdotale], pour arriver à former entre nous et avec Dieu cette unité, pour nous mélanger, nous qui avons corps et âmes distincts, le Fils unique, en donnant son corps à manger dans l'Eulogie, ceux-là, il les faits concorporels avec lui et entre eux. Si nous participons à un seul pain, nous ne formons tous qu'un seul corps, car le Christ ne peut pas être divisé".

                                                                                         E-P   

Bibliographie:

- Pierre Batiffol, Etudes d'histoire et de théologie positive, l'Eucharistie, Paris 1920

- Hubert du Manoir de Juaye, dogme et spiritualité chez saint Cyrille d'Alexandrie,

                                                                                                                    Paris,1944

 

Lettre de saint Elie N° 256   mars 2010

 

 

 

 

 

mystère de la piété