Je vous présente un article de lecture difficile sur le dogme de la Sainte Trinité.

 

Son objectif est de montrer que le christianisme orthodoxe est parfaitement monothéiste malgré la confession de trois hypostases dans l'unique nature de Dieu.

 

Pour parler de la divinité une en trois hypostases, je me réfère à l'enseignement de deux pères à l'origine de la théologie: Irénée de Lyon mort en 202 et Origène en 254.

 

Je ne suis pas parfaitement satisfait de sa rédaction, je le mets toutefois en ligne pour répondre à la demande de lecteurs. Des améliorations nécessaires seront ajoutées.

 

La Trinité dans l’œuvre d’Origène & d'Irénée

 

 

"Nous ne pouvons rien dire de Dieu qui soit absolument exact, parce que Dieu dépasse infiniment toutes nos facultés de connaissance". Théophile à Autolicus.  Ainsi même, le mot Trinité ou mieux Tri-Unité, pour désigner le mystère du Dieu Un en trois hypostases, demeure insuffisant.

 

Les pères des trois premiers siècles confessent pacifiquement le Père, le Fils Logos incarné, l'Esprit Saint, Dieu un et unique. Deux écueils mettent en danger l'orthodoxie: 1.poser la triade comme trois manifestations de Dieu en niant les hypostases, 2. faire du Logos et de l'Esprit, soit des créatures, soit des personnes désormais séparés du Père à la manière de la génération des hommes, d'où une sorte de trithéisme.

 

Pour rester dans le sol solide de la tradition apostolique, je propose de laisser de côté, sans rejeter, ni le terme, ni  la notion de la réalité/nature de Trinité, toutes spéculations surtout philosophiques qui sont devenues incompréhensibles pour le commun des mortels,  pour puiser notre intelligence des mystères dans ce que l'Eglise dit dans sa liturgie ancienne, et une lecture des œuvres du grand Origène et de saint Irénée concernant la Tri-Unité du Père, du Fils, de l'Esprit Saint.

 

                                                            

 

A.  ORIGENE

 

La Trinité et l'Incarnation


Le terme même de "Trinité" ou plus exactement "Trias"  se trouve mentionné pour la première fois chez Théophile d'Antioche, "Types de la Trias: de Dieu, de son Logos, de sa Sagesse" (à Autolicus, liv.2, 15), qui l'a reçu  de l'Eglise, car il ne fait pas l'effort de l'expliquer. Il figure aussi, mais rarement dans les œuvres d'Origène. Lorsqu'il l'emploie, c'est dans le but de réfuter la distinction "modaliste " selon laquelle les personnes divines ne seraient que l'expression des modes d'être que revêtirait le Dieu unique.

En fait, ce qui parait intéressant ce n'est ni le mot, ni le concept, mais la compréhension des rapports du Père, du Fils, de l'Esprit. 


1. Le Père

Chez Origène, le terme Dieu, avec l'article : Ho Théos, sans aucun ajout, s'applique habituellement au Père.

Un des axes de la pensée d'Origène est l'identité entre être et bonté. (Notre liturgie alexandrine aime appeler le Père, "Père bon") La paternité divine, conçue comme une bonté personnelle, absolue jaillissante, qui en tant que telle, constitue comme réalité/ousia *  même de Dieu et qui est la source de toute réalité/ousia/nature divine et créée, telle est la conviction qui est au centre de sa vie et de sa pensée. Le Père, bon par nature, est la source de toute bonté, qui déborde de lui sur le Fils et sur l'Esprit, et de là sur les hommes.

Origine de tout ce qui est, Dieu est Père, père du Fils Unique, père des fils adoptifs, et plus généralement père de toutes créatures.

* traduction plus fidèle que le mot "nature"

 

1.1. Le Père universel : la création

 

Cette expression : Père universel (pantocrator/ omnipotens/tout puissant), , était un titre très courant de la divinité dans le monde grec et hellénistique. Pour Israël, Dieu est Père d'Israël, conception que Jésus élargit en disant : "Mon Père qui est aussi votre Père", annonçant ainsi une paternité universelle.

Il y avait là un point de contact avec l'expression hellénistique : "Père universel". Aussi les premiers écrivains chrétiens, après saint Paul, vont aller dans ce sens, pour annoncer l'Evangile aux païens.

Dieu, pantocrator, Père universel, signifie pour eux, que Dieu est essentiellement bonté et qu'il crée par bonté.

Certains philosophes païens allaient plus loin, affirmant que la bonté paternelle de Dieu exige une création co-éternelle à lui-même et nécessaire, ce qui est un panthéisme plus ou moins voilé. Qu'en est-il d'Origène ?

Notre grand Origène donne fréquemment à Dieu ce titre de "Père universel",

 

Dieu, qui est bon par nature, voulait avoir des êtres auxquels il puisse faire du bien, des êtres qui puissent se réjouir de ses bienfaits. Il a fait des créatures dignes de lui, c'est-à-dire capables de le recevoir dignement. Ce sont les fils que, dit-il, il a engendrés.

                                                           (Des Principes IV, 4, 8

 

Ces "fils" dont fait mention ce texte, ce sont les "intelligences" . A cette idée de filiation, Origène joint celle de "parenté" qui avait aussi une longue histoire dans le monde grec. La parenté entre Dieu et les hommes consiste dans leur nature raisonnable. Ici encore on retrouve l'idée de l'être-bonté qui est à la base de la théologie d'Origène. Dieu est un être raisonnable dont la bonté est parfaite et absolue. Les êtres créés, eux, ne possèdent pas cette même bonté par nature, mais ils possèdent une trace indestructible de bonté et la capacité d'en posséder davantage. En tant que bonnes et raisonnables, les intelligences créées sont, d'une certaine manière, de la même nature que le Père et le Fils. Elles le sont surtout quand elles possèdent cette bonté au maximum. Pourtant elles ne pourront jamais égaler, dans toute sa force et son étendue, la bonté du Père et de son Fils unique. Les êtres créés restent essentiellement différents des personnes divines: ils sont d'une autre nature. Origène échappe ici au danger du panthéisme.

"Père Universel", Dieu n'avait d'autre raison de créer les natures raisonnables que lui-même, c'est-à-dire sa propre bonté. N'étant soumis ni à la variation, ni au changement, ni à l'incapacité, "il les créait toutes égales et semblables. En effet, il n'avait aucune raison d'introduire une variété et une diversité". Aussi, tel qu'il est actuellement le monde ne peut être sorti directement des mains du Créateur. Comment concilier la bonté d'un Dieu ami des hommes avec les inégalités que l'on constate chez nos semblables dès leur naissance ? Pourquoi un tel naît-il dans une famille riche et tel autre dans une condition misérable ? Comment un Dieu bon peut-il faire qu'un enfant naisse infirme ?

 

1.2. Le Père et le Logos

Le titre le plus glorieux de l'Etre parfait est d'avoir toujours été Père. Être personnel, Le Bon est Source jaillissante d'une Bonté qui jaillit éternellement, car il est toujours bon d'être Père. Le Fils, engendré par ce jaillissement, sera un être subsistant et distinct, car seul un tel être est vraiment un fils et seule la possession d'un vrai Fils permet à Dieu d'être Père. Génération dans l'intemporel de l'éternité : le Père est un éternel "donner", et le Fils un éternel "recevoir".

Il était nécessaire que le Père ait un "Fils" éternel comme lui. Dieu ne peut avoir son maximum d'amour envers un être créé : il fallait que sa charité se déverse dans un être incréé, dans son Fils qu'il engendre. Et leur amour mutuel les fait un.  

"Dieu est Amour absolu et celui qui est de Dieu est Amour absolu. Or qui est "de Dieu", sinon celui qui dit : "Moi, je suis sorti de Dieu et je suis venu en ce monde"? Si Dieu le Père est Amour absolu, le Fils aussi est Amour absolu. Or Amour absolu et Amour absolu ne font qu'un et ne diffèrent en rien. Il s'en suit donc que le Père et le Fils sont un et ne diffèrent en rien". (Com Cant. Prol 26

Le Fils a sa personnalité propre : il est distinct du Père. Il n'est pas le Père, il n'est pas Source, et en ce sens, nous pouvons expliquer avec prudence,  il possède un être pour ainsi dire "dérivé". Seul le Père est Source inépuisable. Être dérivé, c'est un point commun qu'a le Fils avec les créatures, mais lui il est incréé. Il est "Fils par nature et non par adoption". Origène revient sans cesse sur ce sujet.

Fils par nature, car le Logos est le seul à procéder directement et sans intermédiaire du Père, tandis que les  êtres créés  viennent à l'existence du Père par le Fils. Lui seul, avec le Père et l'Esprit-Saint, est bon par nature, d'une manière substantielle et inaltérable, alors que chez les créatures, la bonté est instable : elle est participée. Seul à être Fils par nature, il l'est toujours, il l'est inséparablement. Toute bonté réside en lui substantiellement et non par participation. Origène tient le Fils pour consubstantiel au Père: on trouve déjà chez lui la formule de Nicée.

 

                     Engendré et non créé, il possède toutes les propriétés du Père

Tout ce qu'il y a de qualités en Dieu (Père), c'est le Christ. La Sagesse de Dieu, c'est lui ; la puissance de Dieu, c'est lui; la justice de Dieu, c'est lui ; la sainteté, c'est lui; la Rédemption, c'est lui. Toutes ces propriétés, il me semble, sont devenues subsistantes dans le Logos Unique Engendré.

                                                                                          (FragmEphés

2.1. Le Logos, engendré du Père

C'est en considérant la manière dont le Père engendre le Fils, qu'Origène aboutit à l'explication la plus profonde de leur unité réciproque. Le Fils est un avec le Père parce qu'il participe de façon active, intégrale et existentielle à la volonté du Père

 

Le Fils de Dieu se nourrit d'une manière convenable, lorsqu'il devient l'artisan de la volonté paternelle. Il produit en soi le vouloir même qui était dans le Père, pour que la volonté de Dieu soit dans la volonté du Fils et que la volonté du Fils devienne exactement pareille à celle du Père. (Il le fait) afin qu'il n'y ait plus deux volontés, mais une volonté. Et c'est pourquoi le Fils disait : "Moi et le Père, nous sommes Un". Com Jn 13, 36

 

Il ne s'agit pas d'une conception superficielle de la volonté, selon laquelle faire la volonté de celui qui envoie consisterait seulement à accomplir ces actions extérieures. Mais le Fils fait toute la volonté du Père lorsque le vouloir de Dieu est produit dans le Fils, et ce vouloir fait ce que veut la volonté de Dieu.

Seul le Fils fait toute la volonté de Dieu, en la contenant en soi. C'est pour cela qu'il est son Image...

Les saints ne font rien contre la volonté de Dieu et tout ce qu'ils font est conforme à la volonté de Dieu, mais ils n'ont aucunement la capacité suffisante pour recevoir l'empreinte de toute la volonté du Père. Un saint contiendra en soi la volonté paternelle d'une manière plus grande que tel autre saint, ou plus parfaite, ou plus proche de son modèle; et un troisième la contiendra plus parfaitement encore. Mais toute la volonté intégrale de Dieu est faite par celui qui dit : "Ma nourriture c'est de faire la volonté du Dieu qui m'a envoyé".

Et peut-être est-ce pour cela qu'il est l'Image du Dieu invisible, puisque la volonté en lui est l'image de la volonté première, et la divinité en lui, l'image de la véritable divinité. Etant aussi l'Image de la bonté du Père il dit : "Pourquoi m'appelles-tu bon ?" Et cette volonté est la nourriture propre du Fils, par laquelle il est ce qu'il est.

Ici encore, nous avons présente le grand principe d'Origène à la base de toute sa théodicée : Être = Bonté. Le Fils est un être dans lequel toute la volonté, donc toute la bonté morale, donc tout l'être du Père, s'est déversé. Il reçoit cet être toujours et nécessairement. Il retient cette bonté, il accomplit ce vouloir du Père.

Il s'agit d'une communication dont on trouve une analogie dans le processus du vouloir de l'âme humaine : elle laisse intact et complet son principe. Le Logos est un fils, image exactement semblable à son Père. Il est l'"Image", alors que les autres êtres sont "à l'Image".

Toutes les propriétés divines, notamment toute la volonté, toute la bonté du Père sont en lui, sans possibilité de changement ou de défaillance, puisqu'il tient cette image divine par nature, volontairement et nécessairement. Comme les réalités spirituelles qui sont parfaitement semblables sont réellement et parfaitement Un, le Fils étant exactement semblable à son Père, les deux ne font qu'Un.  

Veux-tu savoir de quel amour tu dois aimer le Christ ? Ecoute la brève réponse ! Aime le Seigneur ton Dieu dans le Christ et ne pense pas que tu puisses avoir un amour différent pour le Père et pour le Fils. Aime Dieu et le Christ ensemble! Aime le Père dans le Fils et le Fils dans le Père, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. HomLuc , 25



Pour résumer : Il s'agit donc d'une génération divine, tout-à-fait différente de la génération humaine ou animale, génération corporelle où l'engendré se sépare de celui qui l'engendre. Cet engendrement n'est donc pas à entendre de façon corporelle, comme le voulaient les "simples", dans l'Eglise.

                                                                                            (Des Principes, I, 2, 4.

Il est impie et inadmissible de comparer Dieu le Père, quand il engendre son Fils Unique et lui donne l'être, à un homme ou à un animal qui engendre. Mais il faut que cela ait lieu autrement et d'une manière digne de Dieu, car absolument rien ne peut être présenté, à titre de comparaison, non seulement dans la réalité, mais même en pensée, pour permettre à l'homme de concevoir comment le Dieu inengendré devient Père du Fils Unique.

Ainsi c'est une génération éternelle et perpétuelle, comme l'est l'éclat engendré par la lumière. Ce n'est pas, en effet, du dehors, par l'adoption de l'Esprit, que le Fils devient tel, mais il est Fils par nature.

Le Fils ne sort pas du Père, en ce sens qu'il ne lui devient pas extérieur, mais Il reste intérieur au Père, et le Père au Fils. Ceci même quand le Fils est présent sur terre, avec son âme humaine, lors de l'Incarnation.

 

Comme le dit ce texte, cette génération du Logos est éternelle. Elle se déroule dans l'intemporel de l'éternité. Origène affirme clairement ce que les ariens nieront : le Père n'a jamais existé sans son Fils. Le Père a toujours été Père, puisqu'il n'y a pas de changement en Dieu. A deux reprises, on lit chez lui une phrase qu'Athanase utilisera contre les Ariens : - il n'y a pas eu de moment où il n'était pas. Elle se lit par exemple dans ce texte où Origène, compare cette génération du Fils par le Père à la splendeur de la Lumière:  

Pouvons-nous supposer que la lumière éternelle soit autre chose que Dieu le Père, dont jamais on ne put dire qu'étant lumière, sa splendeur lui fit défaut ? Une lumière sans splendeur est une supposition contraire à la raison. Dans ce cas, il n'y eut jamais un temps où le Fils ne fut pas le Fils. Cependant, comme nous l'avons dit de la lumière éternelle, il ne sera pas sans naissance - nous paraîtrions introduire deux principes de lumière -, mais il est effectivement la splendeur de la lumière inengendrée, ayant cette lumière même comme principe et comme source, véritablement né de celle-ci. Cependant, il n'y eut pas de temps où il n'existait pas.

                                                                             (Frag. Hébreux, 24, 359

Origène forge un mot qui devait devenir célèbre dans les controverses théologiques et au concile de Nicée : omoousios, de même nature, d'une substance identique.

Il dotera aussi la christologie grecque d'autres termes : physis, hypostasis, theanthropos.

 

Enfin, éternelle, la génération du Fils est aussi continuelle, comme nous l'avons vu. Le Père engendre toujours son Fils. C'est parce qu'il contemple sans cesse les profondeurs du Père, que le Fils est Fils de Dieu. Origène emploie aussi une autre image :

le Fils est éternellement nourri par le Père qui lui communique sa divinité.

La noble origine du Fils est manifestée par ces paroles: "Tu es mon Fils, aujourd'hui, je t'ai engendré", prononcées par Dieu pour qui cet aujourd'hui demeure toujours: car en Dieu, il n'y a, je pense, ni soir, ni matin. Mais le temps, si j'ose dire; coextensif à sa vie sans principe et éternelle, est pour lui cet "aujourd'hui" où le Fils a été engendré: on ne peut donc découvrir ni le début ni le jour de sa génération". Com. sur saint Jean 1,204

 

2.2. Le Père plus grand que le Fils?

 

D'après ce que nous avons vu, trop de textes, dans l'œuvre d'Origène (Commentaire sur Jean - Entretien avec Héraclide) affirment la divinité du Christ, pour faire foi à une certaine accusation de Théophile d'Alexandrie, et le présenter comme un prédécesseur d'Arius. Origène est au contraire un précurseur authentique de la foi des Pères de Nicée. Néanmoins, il demeure assez courant de le taxer de subordinationisme.

En réalité, son "subordinationisme" n'indique pas une diversité de natures entre le Père et le Fils, mais c'est plutôt une conception hiérarchique de la Trinité. Le Père est "supérieur au Fils du fait de la dignité unique qu'il possède en tant qu'il est la "Source de la Divinité". Des pères grecs, comme Maxime le Confesseur, que l'on ne peut soupçonner ni d'origénisme, ni de subordinationisme, encore moins d'arianisme, disent la même chose dans les mêmes termes.

 

Il faut dire, par ailleurs, que nous sommes à l'époque pré-arienne, où l'on n'a pas encore approfondi les rapports du Père et du Fils. Pour Origène, comme pour les autres auteurs du troisième siècle, la subordination du Fils au Père est compatible avec l'identité de nature et l'égalité de puissance. Le Fils est à la fois subordonné et égal au Père; on retrouve encore cette double note après le concile de Nicée, chez des Pères comme Athanase et Hilaire. D'une part, le Père est Père, origine des deux autres personnes et d'autre part, il est à l'origine de leurs activités au plan de l'Economie (ce qui veut dire de l'activité de la Trinité au dehors, dans la Création et l'Incarnation-Rédemption). Il y a donc une certaine subordination qui peut être entendue dans un sens parfaitement orthodoxe et qui est liée aux missions divines : le Père est mandant: il envoie en mission; le Fils et l'Esprit sont mandatés. Ce qui est à entendre surtout au plan de l'économie.

 

2.3..Dans l'économie : les titres ou attributs du Logos


Sur ce plan de l'économie, le Fils a un rôle médiateur dans sa divinité même, Si, comme le Père, le Fils est un dans son hypostase, il est multiple dans ses epinoiai, ses dénominations, ses projets.

Origène développe toute une théologie des titres du Christ, des noms qui lui sont donnés par la Nouvelle Alliance et aussi par la Première, selon l'exégèse allégorique. Ces noms soulignent les différentes fonctions ou attributs que le Christ revêt dans son rôle médiateur par rapport à nous.

Dieu est absolument un et simple. Mais à cause de la multiplicité des créatures, notre Sauveur que Dieu a par avance destiné à être victime de propitiation et prémices de toute la création, devient beaucoup de choses, peut-être même tout ce qu'attend de lui toute créature capable de recevoir de lui la délivrance. Com. Jean, 20, 119

 

L'infirmité du langage, intermédiaire de la connaissance humaine qui est forcée de dépeindre l'Un par le multiple, nomme les attributs divins, mais cette pluralité de dénominations ne correspond à aucune division dans la substance divine dont l'être est un.

"L'objet est un, disait Philon, mais les idées que nous nous en faisons sont multiples, variés les aspects qu'il revêt pour nous". C'est donc selon l'économie, que l'on distingue dans le Logos des concepts qui sont, par rapport à nous, les manifestations de son être.

 

Dans les œuvres d'Origène, le passage le plus fameux concernant les manifestations du Christ est le livre 1 du "Commentaire sur saint Jean" où se trouve étudiée une cinquantaine d'attributs du Logos.

La principale est la "Sagesse," identique au Fils, mais  cet attribut peut être participé par les créatures raisonnables: c'est la vertu mystique qui fait percevoir comme du dedans, par un toucher divin, les réalités divines.

Le second caractère, par ordre d'importance, est celui de "Logos", avec le double sens de ce mot : Parole et surtout Raison. Ces attributs appartiennent au Christ sans aucune considération de nos besoins, comme aussi: "Vérité, Justice, Vie".

Mais les autres dénominations liées au rôle médiateur et Sauveur du Christ. Ce sont aussi les manifestations multiples de la bonté du Père.

Le Christ, dans sa réalité divine, est toutes les vertus et chaque vertu, c'est-à-dire la Vertu devenue personne. 


2.4. La Kénose du Logos

L'image que nous avons vue plus haut, à propos de la génération continuelle du Fils, et que nous retrouverons plus loin, à propos des "thèmes mystiques" : le "Fils constamment nourri par le Père qui lui communique sans cesse sa divinité" peut être aussi rattachée au thème ascétique de la kénose.

Origène s'émerveille devant la kénose du Fils de Dieu, kénose de sa venue parmi les hommes et celle son humiliation jusqu'à la mort de la croix

Après avoir considéré que la nature du Fils de Dieu est si élevée, nous sommes saisis d'une stupéfaction extrême en voyant que ce Fils, supérieur à tous les autres êtres par une telle nature, s'est vidé de sa condition de majesté, s'est fait homme et a vécu parmi les hommes, comme l'atteste la grâce répandue sur ses lèvres, comme en rend témoignage le Père céleste et comme l'ont confirmé les signes, prodiges et miracles divers qu'il a opérés.

Mais parmi toutes ces merveilles et magnificences, il en est une qui dépasse complètement la capacité d'étonnement de l'intelligence humaine: la fragilité d'un entendement mortel ne voit pas comment elle pourrait penser et comprendre que cette Puissance si grande de la majesté divine, cette Parole du Père lui-même, cette Sagesse de Dieu dans laquelle ont été créés tout le visible et tout l'invisible, ait pu, comme il faut le croire, exister dans les étroites limites d'un homme qui s'est montré en Judée, et aussi comment comprendre que la Sagesse de Dieu ait pénétré dans la matrice d'une femme, qu'elle soit née comme un petit enfant, qu'elle ait émis des vagissements à la manière des nourrissons qui pleurent ; et ensuite qu'elle ait été troublée à l'heure de la mort, comme on le rapporte et comme Jésus le reconnaît lui-même : "Mon âme est triste jusqu'à la mort" ; et enfin qu'elle ait été conduite à la mort que les hommes jugent la plus indigne, bien qu'elle soit ressuscitée le troisième jour.

Aussi l'entendement humain reste immobile par suite de son étroitesse, frappé d'une telle stupéfaction et admiration qu'il ignore où aller, que tenir, vers où se tourner. Pense-t-il le Dieu, il voit le mortel. Pense-t-il l'homme, il l'aperçoit, ayant vaincu le règne de la mort, revenir des morts avec ses dépouilles.

C'est pourquoi il faut contempler ce mystère en toute crainte et respect pour découvrir en un seul et même être la vérité de chaque nature, afin de ne rien penser d'indigne et de messéant sur cette existence divine et ineffable, ni à l'inverse de juger que ce qui s'est passé là est une illusion produite par de fausses apparences. (Des Principes, II, 6, 2

Devant cet émerveillement d'Origène, on peut voir en amont la kénose de la Sagesse se dépouillant pour que le monde soit, désireuse de partager ses propres biens avec les créatures qui viendraient à l'existence, et encore plus en amont la kénose de Fils se recevant éternellement du Père.

Non pas qu'Origène ait conçu la kénose du Fils comme un abandon de sa divinité : le Fils n'a pas retenu le rang qui l'égalait à Dieu, mais il n'a pas renoncé à la divinité même : "devenu homme, il est resté ce qu'il était: Dieu" (PArch Préf 4). Elle révèle, par contre, la profondeur du mystère de l'Amour qui est Dieu: si la Sagesse s'est vidée d'elle-même pour laisser place au monde, pour donner par son vide la plénitude au monde, c'est qu'elle est essentiellement Charité et se reçoit ainsi de son Père.


3. Le Logos incarné

 

C'est la mise en œuvre de la kénose du Fils. Le Logos présent au sein du Père et le Jésus incarné des Evangiles sont reliés par le thème périlleux partout présent de la préexistence des âmes. Selon Origène, en effet, les créatures raisonnables qui ne faisaient que contempler Dieu, étaient un seul corps, une Eglise qui avait pour chef et Epoux le Christ dans son âme préexistante *. Cette âme préexistante est donc le lien entre l'être infini du Logos et le corps fini du Christ. Unie dès sa création au Fils de Dieu, elle donne au Christ la "forme de Dieu" qui appartient au Logos.

* l'Eglise n'a pas retenue cette idée de pré-existence de l'âme

De là vient, entre le Christ-Dieu et le Christ-homme la communication des idiomes, le fait que, les caractères et attributs convenant en propre à la divinité du Christ, sont attribués à son humanité, et vice versa:

De cette substance de l'âme, intermédiaire entre un Dieu et la chair - car il n'était pas possible que la nature d'un Dieu se mêlât à la chair sans médiateur -, naît l'Homme-Dieu: cette substance était l'intermédiaire, car il n'était pas contre nature pour elle d'assumer un corps. Et de même il n'était pas contre nature que cette âme, puissance raisonnable, puisse contenir Dieu, puisque elle s'était déjà toute changée en lui, en tant qu'il est Parole, Sagesse et Vérité. C'est pourquoi, parce qu'elle était toute entière dans le Fils de Dieu ou qu'elle contenait tout entier en elle le Fils de Dieu, elle est elle-même appelée à bon droit, avec la chair qu'elle a assumée: Fils de Dieu et Puissance de Dieu, Christ et Sagesse de Dieu.

Et réciproquement, le Fils de Dieu par qui tout a été créé, est nommé Jésus-Christ et Fils de l'homme. Car si l'on dit que le Fils de Dieu est mort, c'est en référence à cette nature qui pouvait parfaitement recevoir la mort; et on l'appelle Fils de l'homme, celui qu'on annonce devoir venir dans la gloire de Dieu le Père avec les saints anges. C'est pour ce motif que dans toute l'Ecriture, la divine nature est appelée par des vocables humains et la nature humaine est ornée des titres réservés à Dieu. (Des Principes, II, 6, 3

Dans ce texte on trouve pour la première fois l'expression "Homme-Dieu" qui caractérisera dans la théologie le Logos incarné, source et principe de la filiation adoptive. Ailleurs, Origène précise que la chair dans laquelle entra l'âme du Christ, était "prise d'une Vierge sans tache et formée par la chaste opération du Saint-Esprit".

L'âme de Jésus, préexistante comme toutes les autres, selon l'hypothèse d'Origène, est restée fidèle à Dieu. C'est pourquoi le Logos de Dieu a pu s'unir à elle. Comme il n'était pas contraire à sa nature d'âme de s'unir à un corps, elle a servi d'intermédiaire entre Dieu et la chair. Elle est le symbole de l'humanité assumée, elle est capable de sentiments humains et de souffrances, et d'autre part, capable aussi de participation aux vertus divines.

L'âme et le corps de Jésus formaient, après l'"oikonomia - économie", un seul être avec le Logos de Dieu" (Contre Celse 2, 9). C'est dire que l'union très étroite des deux natures dans le Christ confère à l'âme du Christ, qui comme les autres est dotée du libre arbitre, une impeccabilité substantielle comme celle de la divinité, par suite de l'immensité de sa charité. Pour l'expliquer, Origène emploie l'image du fer qui, plongé dans le feu, devient feu.

Ici aussi Origène est un pasteur, et sa théologie vise les hérésies de son temps: le modalisme ou l'adoptianisme et encore l'ancien docétisme. La préexistence des âmes fait sourciller le théologien, certainement la présentation du didascale d'Alexandrie est erronée, mais son intuition est juste: de toute éternité, la création est présente à la conscience de Dieu, de toute éternité le Logos est pour ainsi dire programmé pour prendre  chair, ainsi l'incarnation n'apporte aucun changement dans la divinité. 

 Aussi dans sa règle de foi, Origène insiste sur la vérité du corps du Christ, de sa souffrance, de sa mort, et sur le fait que devenu homme, le Logos est resté ce qu'il était : Dieu.

Jésus-Christ, celui qui est venu, est né du Père avant toute création. De même qu'il a aidé le Père dans la création de toutes choses, car "tout a été fait par lui", de même dans les derniers temps, s'anéantissant lui-même, il s'est fait homme, il s'est incarné, alors qu'il était Dieu, et devenu homme, il est resté ce qu'il était : Dieu.

Il a pris un corps semblable à notre corps, avec cette différence qu'il est né d'une vierge et de l'Esprit-Saint. Et puisque ce Jésus Christ est né et à souffert en vérité, et non en apparence, il est vraiment mort de la mort commune; il est vraiment ressuscité des morts et, après sa résurrection, ayant vécu avec ses disciples, il fut enlevé au ciel. Des Principes, Préface, 4

 

La Rédemption est exprimée de différentes manières, ayant toutes à l'origine un texte scripturaire. Toutes font ressortir le rôle du Christ dans l'histoire des hommes. C'est qu'Origène est un amoureux du Christ qui occupe dans son cœur la place centrale. Un contact avec ses écrits est là pour le prouver, comme du reste toute sa vie donnée à son Seigneur.

 

4.  Le Saint-Esprit

 

A l'époque d'Origène, la doctrine du Saint-Esprit ne tient pas encore beaucoup de place, car on en a encore peu parlé.

 La première hérésie importante concernant le Saint-Esprit, celle des Pneumatomaques (en 260), amèneront les chrétiens à réfléchir sur la Personne de l'Esprit. Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze combattront cette hérésie. Mais avant cette date, lorsque les Pères parlent de Dieu, ils envisagent surtout les relations entre le Père et le Fils. Ce qui ne veut pas dire que pour eux, la personne du Saint-Esprit n'ait pas de place. Mais le développement du dogme s'est fait progressivement, sous la pression des hérésies à combattre.

Dans la préface du Traité des Principes, Origène expose les points qui sont clairs pour la règle de foi proclamée dans l'Eglise de son temps : l'Esprit est uni au Père et au Fils. Il est mystère et se manifeste dans et à partir de l'Ecriture

Il nous a été ensuite transmis que le Saint-Esprit est associé au Père et au Fils en honneur et en dignité. En ce qui le concerne, on ne voit pas clairement s'il est né ou n'est pas né s'il faut le considérer comme Fils de Dieu ou non. Mais tout cela doit être recherché dans la mesure de nos forces, à partir de la sainte Ecriture, et scruté avec sagacité.  NB. Nous ne possédons que la traduction latine du de principiis par saint Rufin. Nous ne savons pas quel mot grec, il a traduit par natus/né: genetos gennetos: engendré, né? Cet Esprit a inspiré tous les saints prophètes et apôtres: les anciens n'avaient pas un autre Esprit que ceux qui ont été inspirés à la venue du Christ. Tout cela est très clairement prêché dans l'Eglise.       (Des Principes, Préface, 4

D'une manière générale, Origène pose en principe que "partout où l'esprit est nommé sans un ajout désignant quel est cet esprit, il faut entendre l'Esprit-Saint"

                                                            

B. S SAINT IRENEE

Economie trinitaire du Salut

    2.1- Théologie et Economies

Il n'y a pas d'emploi du mot "Trinité" chez Irénée (Tertullien le fera le premier en Occident, et Théophile d'Antioche, en Orient). Et s'il nomme le Père, le Logos et la Sagesse (l'Esprit), il refuse - en réaction contre les gnostiques - de disserter sur le Mystère de Dieu.

Il reproche aux gnostiques de parler de la génération du Fils "comme s'ils avaient fait eux-mêmes l'accouchement de Dieu"...(A.H.II,28,6).

La racine de l'hérésie, selon l'évêque de Lyon, est l'orgueilleuse audace de l'homme qui prétend connaître les mystères ineffables et refuse de réserver à Dieu certaines questions (cf. A.H. II,28,1-3). Voilà le type de questions à réserver à Dieu:

- "Que faisait Dieu avant de faire le monde? Sur ce point l'Ecriture ne nous renseigne pas et laisse la réponse à Dieu" (A.H. II,28,3).

- "Si quelqu'un nous demande: ''Comment donc le Fils a-t-il été émis par le Père? Nous lui répondrons que cette émission, ou génération, ou énonciation, ou manifestation, ou quel qu'autre nom dont on veuille appeler cette génération ineffable, personne ne la connaît, ni Valentin, ni Marcion, ni Saturnin, ni Basilide, ni les Anges, ni les Archanges, ni les Principautés, ni les Puissances (cf. Rm 8,28; Col 2,15), mais seulement le Père qui a engendré et le Fils qui est né. Si donc sa génération est ineffable (Is 53,8), tous ceux, quels qu'ils soient, qui essaient d'expliquer les générations et les émissions, sont hors de sens puisqu'ils promettent de dire ce qui est indicible" (A.H. II,28,6).

Irénée ne condamne pas pour autant la recherche - il y consacrera une part importante de sa réflexion -, mais il met surtout en évidence la cohérence de la foi. Cependant, pour atteindre le double objectif qu'il s'est proposé - à savoir réfuter et convaincre -, il va porter son effort sur l'étude des "économies" de Dieu, c. à d. sur le "comment" Dieu, au cours de l'histoire des hommes, a procédé pour réaliser leur Salut (économie = dessein et mise en oeuvre de ce plan de Dieu dans l'histoire).

          Après avoir résumé dans "la Grande Notice" (A.H. I,1-9) le mythe gnostique de Ptolémée, l'évêque de Lyon esquisse une quasi définition de la théologie:

" Voici en quoi se prouve la science d'un homme: dégager l'exacte signification des paraboles et faire ressortir leur accord avec la doctrine de vérité; montrer la manière dont s'est réalisé le dessein salvifique de Dieu en faveur de l'humanité, publier dans une action de grâces pourquoi le Logos de Dieu "s'est fait chair" (Jn 1,14) et a souffert sa Passion" (A.H. I,10,3).

     Autrement dit, la recherche de l'explicitation du Mystère par le théologien, doit s'exercer dans la fidélité à la Règle de la vérité; il devra faire porter son investigation à la fois sur le Mystère et sur l'"économie" du Dieu unique (cf. A.H. II,28,1). Cela, parce que la Règle de la vérité est connaissance du Dieu Vrai.

    2. 2- L'utilisation anti-hérétique des "économies"

          Première déviation: la thèse marcionite des deux Dieux, le Dieu "juste" et inhumain de l'Ancien testament., et l'"autre" Dieu, le Dieu "bon" révélé par le Christ dans le Nouveau.

          Les gnostiques emboîtent le pas à Marcion: ils imaginent au-dessus du Dieu créateur de toutes choses appelé "Démiurge" un "Plérôme" divin composé de trente éons, ou entités émises à partir de la première et supérieures au Démiurge. Celui-ci aurait pour origine une passion mauvaise surgie dans le Plérôme, et serait "le fruit d'une déchéance" (cf. A.H. II,1,1).

          La profession de foi d'Irénée s'inscrit dans la ligne d'un refus et d'un choix: refus d'un Dieu étranger à l'histoire; choix d'un Dieu présent à l'histoire, par son Logos depuis toujours présent au genre humain, Logos qui s'est humanisé "lorsque les temps furent accomplis":

 Irénée reconnait non seulement Dieu dans le Créateur mais l'identifie avec le Père:

Dieu est le Père d'un Fils qui est éternel, et le Père des hommes qui, ayant eu un commencement, "deviennent" fils par le moyen des "économies" (cf. A.H. II,25,3; III,18,1; V,36,3).

Donc, le nom de Dieu ne convient à personne d'autre qu'au Père, et pourtant Dieu est aussi le nom du Fils, et il le devient pour les fils par adoption:

"C'est une chose assurée et indiscutable que personne n'a été proclamé Dieu et Seigneur de façon absolue par l'Esprit en dehors du Dieu qui domine sur toutes choses avec son Logos et de ceux qui reçoivent l'Esprit de la filiation adoptive, c'est à dire de ceux qui croient au seul vrai Dieu et au Christ Jésus, Fils de Dieu" (A.H. IV,1,1).

Irénée discerne d'où vient l'hérésie des gnostiques: "de leur ignorance des Ecritures et de l'économie de Dieu" (A.H. III,12,12;

Economies et Règle de foi

La Règle de foi professée dans l'Eglise est le fondement sur lequel Irénée s'appuie pour réfuter les gnostiques. En la présentant, il associe les "économies" à la perspective trinitaire:

                      "Voici la Règle de notre foi,

...Dieu Père, incréé,...Dieu un, Créateur de l'univers: tel est le tout premier article de notre foi.

Mais comme deuxième article: le Logos de Dieu, le Fils de Dieu, le Christ Jésus Notre-Seigneur, qui est apparu aux Prophètes selon l'état des économies du Père; par qui toute chose a été faite; qui, en outre, à la fin des temps, pour récapituler toute chose s'est fait homme...

Et comme troisième article: le Saint-Esprit par lequel les Prophètes ont prophétisé...

C'est pourquoi, à notre nouvelle naissance, le baptême a lieu par ces trois articles" (Dém. Préd. Apost. 6-7).

Les Trois sont distingués sans être isolés; le baptême assure cette participation du croyant à la vie trinitaire:

"Le baptême nous accorde la grâce de la nouvelle naissance en Dieu le Père par le moyen de son Fils dans l'Esprit-Saint. Car ceux qui portent l'Esprit de Dieu sont conduits au Logos, c'est à dire au Fils; le Fils les présente au Père, et le Père leur procure l'incorruptibilité" (Dém. Préd. Apost. 7).

 C'est dans ce sens trinitaire qu'Irénée interprète Eph 4,6: "Il n'y a qu'un seul Dieu et Père, qui est au-dessus de tout (épi pantôn), et à travers tout (dia pantôn) et en tout (en pasin)":

"Car au-dessus de tout est le Père, et à travers tout, il y a le Logos, car c'est par son intermédiaire (dia) que tout a été créé par le Père; mais en nous tous il y a l'Esprit qui crie Abba, Père, et façonne l'homme à la ressemblance de Dieu. Donc, l'Esprit montre le Logos, et s'est pourquoi les Prophètes annonçaient le Fils de Dieu. Mais le Logos articule l'Esprit, parle aux Prophètes et élève l'homme à Dieu" (Dém. Prédic Apost. 5).

Quel est donc le fondement des "économies"?:  "Le bon plaisir (eudokia) du Père".

 Le recours aux "économies" du Père met en oeuvre un principe théologique fondamental chez Irénée: l'initiative de Dieu, son "bon plaisir, son eudokia. Pour cela, l'évêque de Lyon fait une distinction entre connaître Dieu "selon sa grandeur" (ce qui est impossible à l'homme), et le connaître "selon sa bonté". Ce principe contredit la notion gnostique de connaissance qui visait à rendre Dieu sujet d'études et à le réduire aux considérations de l'intellect. A la prétention des "parfaits" de connaître le Plérôme par eux-mêmes, Irénée oppose l'impossibilité absolue de connaître Dieu selon sa grandeur. Mais en même temps, il ouvre une autre voie de connaissance: la connaissance "selon son amour":  (voir A.H. IV,20,4-7)

Initiative souveraine de Dieu qui se donne à voir s'Il le veut, de qui Il veut, quand Il veut et comme Il veut. Et cela sans arbitraire puisque la motivation première et dernière n'est que "Son Amour". Ainsi, l'homme est appelé à "s'accoutumer à Dieu progressivement". Et Dieu Lui-même, dans le Logos, "s'accoutume à l'homme et apprend à habiter en lui":

"Le Logos de Dieu...a habité dans l'homme et s'est fait Fils de l'homme pour accoutumer l'homme à saisir Dieu et accoutumer Dieu à habiter dans l'homme, selon le bon plaisir du Père" (A.H. III,20,2).

2. 4    Les "économies" comme manifestation de la Trinité

     . Les "économies" révèlent que le dessein de Dieu est de faire des hommes ses fils:

"Dès le commencement (Dieu) prépara les noces de son Fils. Par la Loi et les Prophètes, (Il) a promis de rendre son salut visible pour toute chair, de sorte que le Fils de Dieu deviendrait Fils de l'homme pour qu'à son tour l'homme devînt Fils de Dieu" (A.H. III,10,2).

"Telle est la raison pour laquelle le Logos s'est fait homme, et le Fils de Dieu, Fils de l'homme: c'est pour que l'homme, en se mélangeant au Logos et en recevant ainsi l'adoption filiale, devienne fils de Dieu" (A.H. III,19,1).

Les "économies" nous apprennent ensuite que le Dieu Créateur est bien le Père de notre seigneur Jésus-Christ, en raison des liens qui tiennent ensemble Première et Nouvelle Alliance. Le même Dieu est présent à l'une et à l'autre. Et c'est dans l'histoire, par étapes, que le Dieu Père de Jésus le Christ se révèle et agit (cf. A.H. IV,20,5):

          - première étape: elle est confiée à l'Esprit qui prépare la seconde;

          - seconde étape: elle est conduite par le Fils; ces deux étapes visent à une fin plus haute;

          - troisième étape: elle consiste dans la vision du Père, et assure l'incorruptibilité.

     Nous sommes-là aux sources d'une théologie de l'histoire, en rupture avec la perception cyclique du temps:

"A travers tout cela, c'est bien le Père qui se donne à connaître: l'Esprit prête son assistance, le Fils fournit son ministère, le Père notifie son bon plaisir et l'homme est rendu parfait en vue du salut"...(1 Co 12,4-6; A.H. IV,20,6).

Et tout cela se fait pour le profit des hommes:

"C'est pour eux qu'Il accomplit de si grandes économies, montrant Dieu aux hommes, et présentant l'homme à Dieu, sauvegardant l'invisibilité du Père pour que l'homme n'en vint pas à mépriser Dieu et qu'il eût toujours vers quoi progresser, et en même temps rendant Dieu visible aux hommes par de multiples économies, de peur que, privé totalement de Dieu, l'homme ne perdit jusqu'à l'existence. Car la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, mais la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu"

                                                     (A.H. IV,20,7; cf.IV,11,2).

     Les "économies" se présentent donc comme un développement harmonieux, allant du moins au plus, dans la perspective du Mystère pascal. C'est par la médiation du Logos fait chair que l'"économie" nous achemine vers la vision du Père:

"En la chair de Notre Seigneur a fait irruption la lumière du Père (cf. Jn 14,9), puis, en brillant à partir de sa chair, elle est venue en nous, et ainsi, l'homme a accédé à l'incorruptibilité, enveloppé qu'il était par cette lumière du Père" (A.H. IV,20,2).

2. 5- Economies, filiation et condescendance divine

     Paradoxalement, c'est l'opposition entre l'Incréé et le créé qui pose les bases de la relation filiale entre l'homme et Dieu: "Dieu fait et l'homme est fait" (A.H. IV,11,2). Il est normal que Dieu, source de la grâce, donne toujours, et que l'homme, objet du Don gracieux, reçoive toujours pour rendre grâce:

"Dieu ne nous a pas créés pour que nous nous détachions de Lui, mais pour que, ayant reçu plus abondamment sa grâce, nous l'en aimions davantage, et que, l'ayant aimé davantage, nous recevions de Lui une gloire d'autant plus grande quand nous serons pour toujours en présence du Père" (A.H. IV,13,3).

     En distinguant radicalement l'Incréé du créé (contre les gnostiques), et tout en admettant (avec les gnostiques) que l'homme est appelé à la perfection, Irénée refuse (contre les gnostiques) de dire que l'homme est "parfait dès le commencement" (cf. A.H. IV,39,2). La perfection de l'homme se situe au terme, non au commencement. Car "l'homme, petit enfant" n'était pas capable de recevoir cette perfection en grâce qui est don de l'Esprit (cf. A.H. IV,38,2).

     Irénée développe ici le thème - qui sera si cher à Jean Chrysostome -, de la "condescendance de Dieu" (katabasis tou théou), expression de son Amour pour l'homme que révèlent les "économies".

Excursus: Le Salut en Jésus-Christ: Médiation et Récapitulation, c'est aussi l'œuvre des Trois, car notre Jésus est le Logos de Dieu incarné par l'action du Saint Esprit

Il n'y a qu'un seul Dieu Père, et qu'un Logos Fils, et qu'un Esprit, et qu'un seul Salut pour tous ceux qui croient en lui. Il n'y a qu'un Salut comme il n'y a qu'un Dieu. Il n'y a qu'un Fils qui accomplit la volonté du Père, et qu'un genre humain dans lequel s'accomplissent les mystères de Dieu. Adv. Haer. IV, 6, 7

Le Christ "un et le même"

          Le Christ des gnostiques n'est pas substantiellement un. Il est un agglomérat de substances hétérogènes (cf. A.H. I,7,2).           Jésus et le Christ, selon Irénée et dans la ligne de la Tradition apostolique, ne sont pas "un autre" et "un autre", mais "un seul et le même", de sorte que le Logos de Dieu, devenu Fils de l'homme, a supporté lui-même la souffrance et la mort (A.H. III,18,6; cf. III,16,3 avec référence à Rm 1,1-4; Rm 9,5; Ga 4,4-5).

Le Christ vrai homme et vrai Fils de Dieu

          En A.H. III,18,7 jusqu'en 19,1, Irénée met en valeur une vérité de foi  en l'unité parfaite en Jésus de la divinité et de l'humanité: un seul vrai Dieu et le même vrai homme, à partir de deux hérésies opposées: le docétisme et l'adoptianisme. Il part pour cela de 1 Tim 2,5 qui confesse le Christ "médiateur entre Dieu et les hommes":

"Il (le Seigneur) a mélangé et uni...l'homme à Dieu. Car si ce n'était pas un homme qui avait vaincu l'adversaire de l'homme, l'ennemi n'aurait pas été vaincu en toute justice. D'autre part, si ce n'était pas Dieu qui nous avait octroyé le salut, nous ne l'aurions pas reçu de manière stable... Car il fallait que 'le Médiateur de Dieu et des hommes' (1 Tim 2,5), par sa parenté avec chacune des deux parties, les ramenât l'une et l'autre à l'amitié et à la concorde, en sorte que tout à la fois Dieu accueillît l'homme et que l'homme s'offrit à Dieu" (A.H. III,18,7).

Contre les ébionites pour lesquels le Xt n'est qu'un "simple homme", Irénée défend la divinité du Fils: celui-ci ne sauverait pas s'il n'était pas le Fils de Dieu, "antidote de vie", source d'incorruptibilité et d'immortalité (cf. A.H. III,19,1). Si le Xt est l'unique "médiateur", c'est parce qu'il peut poser l'acte libre d'obéissance filiale propre au Fils dans sa condition d'homme, libre de la liberté du Fils.

La "récapitulation" dans le Christ, Nouvel Adam

Irénée emprunte le mot "récapituler" à saint Paul (anaképhalaiôsasthai, Eph 1,10; cf. Rm 13,9), par le biais de Justin, probablement. C'est qu'en effet, par sa résurrection d'entre les morts, le Christ "est constitué au sommet de tout, Tête pour l'Eglise qui est son Corps" (Eph 1,22).

Cette "récapitulation" consiste à "ramener toutes choses à l'unité sous un seul chef, le Christ" (Eph 1,10). Rm 13,9 évoque davantage l'idée de "résumer", de reprendre en bref, du fait que tous les commandements de la Loi se "résument" en celui de l'amour.

Chez Irénée, trois sens sont donnés à anaképhalaiôsasthai:

-1- récapituler, au sens sotériologique: acte de redressement de la volonté de l'homme dans l'obéissance filiale du Fils de Dieu fait homme (cf. A.H. III,18,1; V,19,1; Dém. 6; 30; 37).

Les hérétiques ignorent que le Logos de Dieu, le Fils Unique qui était de tout temps présent à l'humanité, s'est uni et mêlé, selon le bon plaisir du Père, à son propre ouvrage par lui modelé, et s'est fait chair. Et c'est ce Logos  fait chair qui est Jésus-Christ notre Seigneur, et c'est lui qui a souffert pour nous, qui est ressuscité pour nous, qui reviendra dans la gloire pour ressusciter toute chair, faire apparaître le salut et appliquer la règle du juste jugement à tous ceux qui subiront son pouvoir.

Il n'y a donc qu'un seul Dieu, le Père, et un seul Christ, Jésus, notre Seigneur, qui est passé à travers toutes les "économies" et qui a tout récapitulé en lui-même. Dans ce "tout" est aussi compris l'homme, cet ouvrage modelé par Dieu. Il a donc récapitulé aussi l'homme en lui, d'invisible devenant visible, d'insaisissable, saisissable, d'impassible, passible, de Logos homme. Il a tout récapitulé en lui-même, afin que tout comme le Logos  de Dieu a la primauté sur les êtres supra célestes, spirituels et invisibles, il l'ait aussi sur les êtres visibles et corporels, assumant en lui cette primauté et se constituant lui-même la tête de l'Eglise, afin d'attirer tout à lui au moment opportun.  Adv. Haer. III, 16, 6

 

-2- assumer, au sens ontologique: Xt a pris la condition humaine pour assumer tout l'homme, toute l'humanité (cf. A.H. III,22,3; Dém. 32-33; 99).

 

Dieu sera glorifié dans l'ouvrage par lui modelé, lorsqu'il l'aura rendu conforme et semblable à son Fils. Car par les mains du Père, c'est-à-dire par le Verbe et l'Esprit, c'est l'homme, et non pas une partie de l'homme, qui devient l'image et la ressemblance de Dieu. Or l'âme et l'Esprit peuvent être une partie de l'homme, mais nullement l'homme : l'homme parfait, c'est le mélange et l'union de l'âme qui a reçu l'Esprit du Père et qui a été mélangée à la chair modelée selon l'image de Dieu.

Si l'on écarte la substance de la chair, c'est-à-dire de l'ouvrage modelé, pour ne considérer que ce qui est proprement esprit, une telle chose n'est plus l'homme spirituel, mais "l'esprit de l'homme" ou "l'Esprit de Dieu". En revanche, lorsque cet Esprit, en se mélangeant à l'âme, s'est uni à l'ouvrage modelé, grâce à cette effusion de l'Esprit se trouve réalisé l'homme spirituel et parfait, et c'est celui-là même qui a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu. Quant au contraire, l'Esprit fait défaut à l'âme, un tel homme, restant en toute vérité psychique et charnel, sera imparfait, possédant bien l'image de Dieu dans l'ouvrage modelé, mais n'ayant pas reçu la ressemblance par le moyen de l'Esprit . . . Car la chair modelée, à elle seule, n'est pas l'homme parfait : elle n'est que le corps de l'homme. L'âme à elle seule, n'est pas davantage l'homme : elle n'est que l'âme de l'homme, donc une partie de l'homme. L'Esprit non plus n'est pas l'homme : on lui donne le nom d'Esprit, non celui d'homme. C'est le mélange et l'union de toutes ces choses qui constitue l'homme parfait.       Adv. Haer. V, 6, 1

 

-3- achever, parfaire, au sens eschatologique: à la fin des temps, le dessein de salut sera totalement accompli dans la résurrection de la chair (cf. A.H. I,10,1; III,16,6...). La communion de l'homme avec son Dieu sera parfaite.

À la fin, le Logos du Père et l'Esprit de Dieu, en s'unissant à l'antique substance de l'ouvrage modelé, c'est-à-dire d'Adam, ont rendu l'homme vivant et parfait, capable de comprendre le Père parfait, afin que, comme nous mourrons tous dans l'homme animal, ainsi nous soyons tous vivifiés dans l'homme spirituel. Jamais, en effet, Adam n'a échappé aux mains de Dieu, auxquelles parlait le Père lorsqu'il disait: "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance". Et c'est pourquoi, à la fin, "non par la volonté de la chair ni par la volonté de l'homme", mais par le bon plaisir du Père, les mains de Dieu ont rendu l'homme vivant, afin qu'Adam devienne à l'image et à la ressemblance de Dieu Adv. Haer. V, 2, 3

 

À présent, nous recevons une partie de son Esprit, afin de nous disposer à l'avance et de nous préparer à l'incorruptibilité, en nous accoutumant peu à peu à saisir et à porter Dieu. C'est ce que l'Apôtre nomme "arrhes". Si donc, dès à présent, pour avoir reçu ces arrhes, nous crions : "Abba, Père", que sera-ce lorsque, ressuscités, nous le verrons face à face ? Lorsque tous les membres, à flots débordants, feront jaillir un hymne d'exultation, glorifiant Celui qui les aura ressuscités d'entre les morts et gratifiés de l'éternelle vie ? Car si déjà de simples arrhes, en enveloppant l'homme de toute part en elles-mêmes, le font s'écrier : "Abba, Père", que ne fera pas la grâce entière de l'Esprit, une fois donnée aux hommes par Dieu ? Elle nous rendra semblables à lui et accomplira la volonté du Père, car elle rendra l'homme parfait, à l'image et à la ressemblance du Père. Adv. Haer. V, 8, 1

 

S'il n'emploie pas le terme "Trinité", la trilogie : Père, Fils, Esprit, est constante dans l'histoire de notre Salut que nous présente Irénée: au moment de la Création, au cours de l'histoire, et au terme ultime, l'homme sera déifié dans un Dieu Trinitaire.

 Irénée n'a pas peur de décrire la création et la récapitulation avec l'image  des mains du Père: le Fils qui est le Logos, l'Esprit qui est la Sagesse,  

 

                                                                                                       ¤ Elias

Trinité Sainte