Histoire du Patriarcat d'Alexandrie

                                                                       par abouna Elias-Patrick, sanctuaire du prophète Elie

 

1.L'Egypte pharaonique

 

L'Egypte antique était prête à recevoir l'Evangile. Les juifs répandirent à Alexandrie la connaissance de la première Alliance, les égyptiens, malgré l'importance du culte extérieur aux  dieux possédaient une attitude spirituelle dans les actes de la vie qui constitue une véritable préparation évangélique.

 

Les coptes d'Egypte se définissent " comme les descendants  directs des anciens égyptiens" ( Abba Gregorius, Christianity, the coptic religion and ethnic minorities in Egypt . Cairo, 1970) Une continuité certaine est établie entre la culture de l'ancienne Egypte et celle de l'Eglise copte-orthodoxe d'Alexandrie.

 

 La langue et le concept même de copte s'ancrent dans l'Egypte pharaonique.

 

Le mot moderne "copte" définit à la fois, une langue, un peuple, une confession religieuse.

 

La langue liturgique copte est l'évolution de phonèmes du vocabulaire s'écrivant en hiéroglyphes (= caractères sacrés) par l'utilisation de caractères grecs auxquels furent ajoutés sept signes nouveaux. L'arbre généalogique se décline ainsi: hiéroglyphes ->néo-égyptien ->démotique ->ptolémaïque -> copte en deux dialectes principaux le saïdique(du sud) et le bohaïrique (du nord soit le delta du Nil) (Pierre du Bourguet, les coptes, Que sais-je n°2398, ed. 1992)

 

Les coptes sont aussi un peuple, celui de Memphis, ville qui s'appelait en égyptien ancien Hikouptâh (le château du ka de Ptâh), qui s'est transformé en Aigyptos en grec. **

 

Enfin au 7è.S. les envahisseurs arabes appellent l'Egypte Misr (la forteresse) et réservent le vocable Qibt ou Qophte aux chrétiens égyptiens ou nasrâni.

 

Notre français copte est l'adjectif qui désigne en priorité ce qui se rapporte à l'Eglise orthodoxe d'Egypte et à sa langue liturgique ancienne.

 

L'amateur du psautier qui garde en mémoire les quolibets du psalmiste contre l'Egypte " peuple de veaux et de taureaux"  dont "les idoles sont de l'argent et de l'or, oeuvre de la main des hommes, elles ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas...", reste perplexe sur le peuple le plus religieux des hommes comme disait Hérodote cinq siècles avant l'ère chrétienne; son embarras risque d'augmenter si on avance que l'apparent polythéisme évident pour les amateurs d'art et d'archéologie, masque des conceptions proches d'un  monothéisme latent. On peut pourtant remarquer que la multitude des dieux n'est pas vénéré dans un panthéon mais que chaque ville, chaque région à son dieu personnel et protecteur.

 

                                                       

Citons à titre d'exemple, Ptâh, protecteur de la ville de Memphis, considéré comme le créateur du monde visible par la puissance de son coeur (= la pensée) et de sa parole, et aussi,  Ra ou Ré, appelé aussi Atoum, protecteur d'Héliopolis, Grand Juge du temps, soleil de vie, patron de l'au-delà, et encore, Amon, protecteur d'Edfou et de Karnak, à Hermopolis on l'appelait "le dieu caché", sans oublier Osiris, le dieu mort et ressuscité, garant de la résurrection humaine dans l'au-delà éternel,  avec la mystérieuse Isis, mère d'Horus, figure, de l'épouse fidèle même au delà de la mort,  et de la mère aimante et dévouée, "la mère de la nature entière, origine et principe des siècles". Elle-même se définit comme"puissance unique, le monde entier me révère sous des formes nombreuses, par des rites divers, sous des noms multiples<> mais les égyptiens, puissants par leur antique savoir, m'honorent et m'appellent de mon vrai nom: la reine Isis". (Posener et alii, dictionnaire de la civilisation égyptienne, Hazan 1959.)

 

                                                  

Bien sûr, il fut impossible de résister à la tentation d'établir des cosmogonies et des récits organisant les relations non pas vraiment des divinités mais des personnifications des éléments et des forces qui précédèrent la création et organisèrent l'univers (Ogdoade), il faut donc reconnaître que le monothéisme de l'Egypte ancienne n'est pas une évidence et qu'il faut une certaine bonne volonté pour discerner sa tendance dans la mythologie, d'autant qu'aucun document de sagesse ou de dévotion ne reflète la foi en un Dieu unique à la fois trancendant et immanent, comme le révèle les Ecritures d'Israël. Il faut faire exception de l'époux de Néfertiti, Aménophis IV devenu Akhnaton, le souverain mystique.

 

"Tes oeuvres sont innombrables, elles sont mystérieuses à nos yeux, O Dieu unique, toi qui n' a pas de semblable, tu as créé la terre, selon ton coeur, toi seul , avec les hommes, le gros et le petit bétail, tout ce qui est sur la terre<>Tu créés une infinie de formes de toi, l'Unique <> toujours tu es dans mon coeur."

 

La véritable religion des égyptiens est restée étrangère aux théogonies savantes pour se caractériser comme une relation confiante et affectueuse de l'homme avecla Divinité.

Dans l'Egypte antique, la base de la religion n'est pas un dogme mais le culte; le culte officiel assuré par le pharaon ou en son nom par les prêtres, et le culte domestique, mélange de dévotion délicate et d'art de bien-vivre régi par la loi divine d'équilibre, de justice et de vérité représentée par Maât.

                                                  

Maât est le bien absolu, elle règle les rapports du pharaon et de ses sujets, et des hommes entre eux, elle préside à tous les actes et règle la conscience de tous. Pour accéder à la vie éternelle, Maât est l'offrande parfaite, l'image de l'ordre universel et de l'éthique qui consiste à agir , en toute circonstance, en accord avec la conscience que l'on a de cet ordre universel.. 

"Si tu es un chef décidant des affaires de la foule, cherche pour toi-même tout acte bienfaisant, jusqu' à que ton activité soit libérée du mal. Maât est grande et son efficience est durable; elle n'a pas été troublée depuis le temps de celui qui l'a formée, tandis qu'il y a une punition pour celui qui transgresse ses lois. Elle est le bon chemin devant celui qui ne connaît rien."

Le roi ou l'homme qui se met sous sa protection pourra s'appliquer ce compliment:

"Il est le berger de tous les hommes. le mal n'est pas dans son coeur. Son troupeau peut être peu nombreux, il a néanmoins passé le jour à veiller sur lui".  La pratique de la Maât consiste aussi à "mettre Dieu dans son coeur".

  d'une grande hauteur spirituelle:

"Si je suis arrivé ici dans la ville d'éternité, c'est que j'ai fait le bien sur la terre et que mon coeur s'est complu sur le chemin de Dieu, depuis mon enfance jusqu' à ce jour; toute la nuit, l'esprit de Dieu était dans mon  âme et dès l'aube je faisais ce qu'il aimait: j'ai pratiqué Maât (la justice-vérité) j'ai détesté l'iniquité; j'ai su ce dont vit Dieu, ce en quoi il se complaît..." .

 

Un certain nombre d'écrits sapientiaux  apporte la preuve que ce type de mystique spirituelle n'est pas exceptionnel . Tous les biens descendent de Dieu:

"*Etre généreux est un don de Dieu.

* Un bon  fils est un don de Dieu.

* C'est l'aimé de Dieu celui qui obéit."

 Dieu apparaît comme le pasteur qui nourrit son troupeau dans un texte de la même veine que le psaume 103 héb. 104:

"Gouverne les hommes, le troupeau de Dieu. Car il a fait le ciel et la terre à leur intention. Pour eux il a chassé le monstre des eaux. Il a fait l'air pour que vivent leurs narines. Ce sont des images sorties de lui-même. Il monte dans le ciel à leur intention. Pour eux, il a fait les plantes, les animaux, les oiseaux et les poissons pour les nourrir..." De cette origine commune implique les devoirs de bienveillance envers tous les hommes par respect pour l'image de Dieu à cause"de leur faculté d'entendre celui qui donne une réponse", "On doit donner de la nourriture à l'ennemi et des mets à l'arrivant non invité * Il est aimé de Dieu celui qui respecte le pauvre.* Celui qui donne de la nourriture au pauvre, Dieu le reçoit dans sa miséricorde.". Tous les hommes ont vocation à devenir les amis de Dieu. "Dis à dieu qui t'a donné la sagesse: mets tous les hommes sur ta voie" car "Ce n'est pas le sage seul qui est son image, tandis que la foule ne serait qu'un bétail quelconque".

Si "le coeur excellent de l'homme sage est élevé, sa demeure est celle de Dieu", la piété des artisans et des  fellah est tout aussi certaine bien que populaire. Elle se manifeste par la présence dans les maisons de niches ornées d'images divines et de table d'offrandes, de lampes de dévotion. Le peuple qui n'était pas admis à l'intérieur des temples se réunissait en confréries de métiers dans des chapelles

 

                                                                     


 

 

 

 

 

2. L'héritage pharaonique

 

Aussi loin que nous pouvons remonter dans l'histoire de la liturgie de l'Eglise, nous constatons, dans l'état de nos connaissances, que les communautés apostoliques ne célébraient d'autres fêtes que celle de la résurrection du Sauveur, Pâque hebdomadaire du dimanche et annuelle le dimanche qui suit le 14 Nissan (les Eglises d'Asie ont gardées pendant quelque temps, le jour même de la Pâque juive le 14 Nissan).

 

Très tôt en Egypte, un deuxième cycle liturgique s'est développé autour de la "manifestation du Seigneur" c'est à dire l'épiphanie correspondant à ce que nous appelons aujourd'hui la Théophanie, le baptême  de Jésus dans le Jourdain inaugurant son ministère.

Le Nil n'est sûrement pas étranger à l'introduction de cette fête.

 

                                                      

 

L'Egypte, c'est bien connu, est un don du Nil, le "grand fleuve" est la route qui fertilise sur son passage le désert, il entretient sous le sol une grande nappe d'eau pure où plongent les puits des temples, il permet une abondante rosée nocturne, "sueur divine" bienfaisante aux cultures. Ses crues apportaient la vie. Les anciens égyptiens savaient bien établir une corrélation entre les pluies du Soudan et la crue, mais cette explication scientifique mécaniste ne supplanta jamais la conception sacrée de l'hydrologie.

 

Le dieu Hâpy ne s'assimile pas avec le Nil; Hâpy n'est pas un cours d'eau divinisé mais plutôt l'esprit du Nil, ou plutôt comme dirait Origène, l'ange du fleuve, son essence dynamique. Hâpy s'identifie en réalité avec la crue.

En haute Egypte, près d'Assouan, de la "caverne d'Hâpy", le dieu lançait les flots montants, en amont du Caire, de la "maison de Hâpy", une autre source commandait la crue de basse Egypte, tout le long du fleuve des nilomètres permettaient d'enregistrer les  mouvement des eaux et de pratiquer les rituels pour encourager Hâpy. Des processions s'avançaient à partir du sanctuaire vers les rives du fleuve, on lui jetait des pâtisseries, des fruits, des amulettes et aussi des figurines féminines afin de provoquer le rut du grand Nil.

Les participants portaient la statue où le Nil était figuré sous la forme d'un androgyne à la poitrine de nourrice, vert et bleu comme les flots, chevelu et nu comme un pécheur. Ils tenaient à la main des branches de roseaux et de palmiers, après la lecture de la hauteur de l'eau, on en puisait et on en buvait; pendant que le clergé retournait au temple pour réciter l'action de grâce, le peuple donnait libre cours à sa joie par des festivités sur les bords du Nil.

Ce rituel de la fête était précédé d'une veillée aux lumières. Hérodote appelle d'ailleurs la fête de la crue, "fête des lumières". Au 6è. S., Choritius de Gaza, explique que les chrétiens vinrent à bout des désordres de la fête païenne en multipliant les lumières cette nuit là.

Les Eglises d'Orient ont donné le nom de fête des lumières à la célébration du baptême du Messie.

 

En Egypte, l'eau du Nil  considérée par les anciens égyptiens comme purificatrice et source de vie, devenait pour les chrétiens,  un don de Dieu, car toutes les eaux avaient été sanctifiées par le baptême du Seigneur. Cette fête fut fixée au 6 janvier, solstice d'hiver et pendant longtemps fut après Pâque, la grande fête synthétisant tous les mystères de l'apparition du Seigneur au monde.

Quand le solstice d'hiver fut transporté au 25 décembre, à Rome d'abord, puis dans les Eglises d'Orient on rattacha à cette date les mystères de la naissance du Sauveur.

A Alexandrie, il semble bien que ce fut saint Athanase l'apostolique qui introduisit la fête de la nativité dans le calendrier vers 346. Dans la nuit du 24 au 25,  on commémore la naissance dans la crèche, le 25, l'adoration des mages d'orient.

Des historiens musulmans du 10 & 11è.S.  sont les témoins de la fête de la Théophanie: Les chrétiens d'Egypte veillent toute la nuit à la lumière de milliers de lampes et de flambeaux sur les bords du Nil ou sur des barques, chacun a apporté un vase d'or ou d'argent, les moines et les prêtres précédés de croix, viennent réciter de longues prières. "rien n'égale la beauté et l'animation de cette nuit" note notre chroniqueur qui remarque également que cette fête est célébrée par  tous, les chrétiens comme les musulmans.

 

Aujourd'hui, comme dans les Eglises byzantines, la liturgie copte de l'illumination est caractérisée par la grande bénédiction des eaux dans la nuit au cours de la vigile.

Dans les plus anciennes églises on peut voir à l'entrée le mightas, grande piscine où se déroule la bénédiction des eaux. Les églises plus récentes ou modestes se contentent d'une vasque. A l'issue de l'office, les fidèles emportent chez eux un peu de cette eau sanctifiée et en font usage de purification et de remède contre les maladies de l'âme et du corps.

Arrivés à la maison, ils confectionnent des "fanous", petites lanternes avec des mandarines ou des oranges dont l'intérieur a été enlevé pour recevoir de l'huile ou une petite bougie.

 

Car si les eaux marquent cette fête majeure du calendrier, il n'est pas laissé de côté que le baptême du Messie inaugure la révélation du salut. Le Christ est venu pour être la lumière du monde, c'est comme tel qu'il apparaît ce jour, l 'un de la Trinité.

 

La liturgie copte ne se contente pas de l'unique bénédiction des eaux de la Théophanie au moment où les eaux du Nil sont au plus bas. Les eaux sont encore bénites le jeudi saint, le 5 abib/29 juin, fête des apôtres Pierre et Paul, jadis, la fête de la croix du 17 tût/14 septembre, était marquée par une procession au bord du Nil , la bénédiction du fleuve en plongeant trois fois la croix puis son immersion, des plongeurs rivalisaient pour la remonter. La date de la fête de la croix coïncidait avec l'arrêt de la montée des eaux, le niveau atteint par le fleuve s'appelle "niveau de la croix".

 

L'oblation de l'encens et les grandes oraisons de l'Oblation de l'Eucharistie possèdent une prière de la montée des eaux qui se dit à partir du 19 juin jusqu'au 20 octobre: "Daigne, Seigneur, bénir les eaux du fleuve de cette année, par ta grâce fais les parvenir à la hauteur convenable. Réjouis la face de la terre, que ses champs soient arrosés et ses productions multipliées. Prépare-la aux semailles et aux moissons, gouverne notre vie comme il convient. Dans ta bonté bénis les prémices de l'année en faveur des pauvres de ton peuple, de la veuve, de l'orphelin, du voyageur, de l'étranger et de l'hôte....remplis notre coeur de joie et d'allégresse afin que pourvus du nécessaire en toutes choses et en tout temps nous abondions en oeuvre sainte."

 

Dans l'héritage pharaonique, il faut aussi recenser le calendrier.

Les égyptiens, parait-il, ont mis au point "le seul calendrier intelligent qui ait existé dans l'histoire humaine": une année de 365 jours divisée en 12 mois de 30 jours, plus un petit mois de 5 jours à la fin de l'année; les mois étaient subdivisés en 3 décades et regroupés par 4 pour former les trois saisons correspondantes aux réalités agricoles:

celle de l'inondation , du 19 juillet au 15 novembre,

des semailles,  du 16 novembre au 14 mars,

et celle des récoltes, du 15 mars au 18 juillet.

Le calendrier liturgique des coptes d'Egypte conserve cette disposition avec un décalage d'environ un mois pour les saisons. Les saisons sont marquées par une oraison variable aux Oblations. Les mois de 30 jours ont gardés leur nom préchrétien, l'ancienne prononciation copte a été déformée par l'usage de l'arabe, aussi on donnera deux noms au même mois, le premier en copte ancien, le second selon l'usage d'aujourd'hui. 

 

L'année commence le Ier. Thôout qui correspond au 1er. septembre julien, 11 sept. grégorien de notre calendrier.

 

1. Thôout / Tût: du nom du dieu Thot, "le seigneur de la lune", représenté par un homme à tête d'ibis. Il présidait à tout ce qui comportait une opération intellectuelle: créateur de l'écriture, séparateur des langues, analyste des temps et des chiffres, il est le gardien du calendrier. Il  était le secrétaire de dieux et était présent au jugement des morts . C' était aussi un puissant guérisseur considéré par les théologiens de Memphis comme le logos de Ptah par lequel  est donnée l'existence à l'univers.

2. Paoni / Babah: dieu des semailles Pinoutrôt ou Hâpy, l'esprit du Nil; au cours de ce mois, le niveau du Nil commence à baisser ,  mois des labours

3. Athôr / Hatûr: Hathor est la déesse de l'amour et de la beauté (représentée par une vache!), âme vivante de la végétation, nourricière. C'est le mois des semailles.

4. Kyhak: de Ka Ha Ka  le dieu du bien ou Apis,  taureau sacré, symbole de la fertilité et de la procréation . Les jours sont courts, c'est le temps de l'attente.

5. Tôbi/ Tûbah: du verbe Tôbé, laver, purifier, désigne aussi la pluie

6. Amshîr: mois du feu, représenté par un brasero d'où s'échappe une flamme; ce mois est le plus froid de l'année.

7. Phamenoth / Baramhat: vient le début de la chaleur, les récoltes commencent dans la joie du beau temps.

8. Pharmouthi/ Baramûdah: la moisson représentée par une femme à tête de serpent est prometteuse.

9. Bashens: pourrait provenir de Khonsou, dieu guérisseur représenté par un homme portant sur la tête le disque de la lune.

10. Paôni / Baounah: peut-être du mot Pi ôni la pierre. En  Europe, le proverbe dit qu'il gèle à pierre fendre, en Egypte, la chaleur du mois de Paôni fend la pierre!

11. Abîb: peut être Toêris, l'hippopotame sacré, déesse de la fécondité appelée  aussi  Ipy, ou Hâpy, car ce mois les eaux du Nil commencent à monter.

 

3.Le judaïsme en Egypte

 

Alexandre le grand fonda vers 332 avant l'ère chrétienne (A.C.) la ville qui porte son nom: Alexandrie.

 

 Dès 320 AC  des prisonniers puis des émigrants volontaires constituent une importante communauté juive particulièrement active. Confrontés à un des milieux les plus cultivés de l'antiquité, nos juifs alexandrins s'adaptèrent au monde grec et s'efforcèrent de donner à leur histoire et à leur foi , une place d'honneur dans le mouvement d'idées religieuses et scientifiques inspiré par les grandes institutions de la ville: le Museon, les grandes  bibliothèques et les écoles philosophiques. Leur colonie devint rapidement la plus importante de la diaspora et l'autorité des maîtres alexandrins n'était supplantée dans tout le monde juif que par le sanhédrin de Jérusalem. Dans la ville sainte, ils possédaient pour les pèlerins, une synagogue particulière. 

                                                    

Le Talmud lui-même vante la gloire de la synagogue d'Alexandrie:

" Qui n' a point vu la galerie double < de la synagogue>, à Alexandrie, n'a pas vu Israël dans sa splendeur. Elle était bâtie comme une grande basilique, ayant une galerie à l'intérieur d'une autre. Soixante myriades d'hommes y étaient parfois assemblés, autant qu'il en était jadis sorti d'Egypte, et le double même, à ce qu'on dit.  Il s'y trouvaient pour les soixante et onze "anciens", soixante et onze sièges d'or <> Il y avait au milieu  une tribune de bois, ou se tenait le Hasan (serviteur de la prière, chantre et ancêtre du diacre), avec des drapeaux à la main, et à chaque passage où il fallait entonner le mot Amen, il faisait signe avec ses drapeaux, et le peuple entier clamait Amen. Les fidèles ne s'asseyaient pas, mêlés sans ordre les uns aux autres. Mais les orfèvres avaient leur place, les forgerons d'argent la leur <> de même les tisserands. Et lorsque entrait un étranger ou un pauvre, il reconnaissait aussitôt ses compagnons de métier, il s'adressait à eux, et recevait d'eux des secours pour lui et les siens". -traité Sukka-

 

La ville était divisée en cinq circonscriptions désignées par les cinq premières lettres de l'alphabet grec. Les juifs occupaient toute la partie delta, sur le bord de la mer, à l'est.  Au premier siècle, ils étaient si nombreux qu'ils s'étendirent dans toute la ville, en multipliant les proseucheus (lieux de prières) et écoles. Hélas, après la grande révolte sous Hadrien, la colonie juive fut décimée et la grande synagogue, qui passait aux yeux des juifs pour la merveille du monde fut détruite.

 

Bien avant, les juifs alexandrins perdirent l'usage de l'hébreu  et traduisirent en grec les livres saints, leurs commentateurs se livrèrent à l'interprétation  allégorique des Ecritures et mirent en avant deux grandes doctrines, celle de la sagesse et celle du Logos.

Grâce à l'école juive d'Alexandrie, les Ecritures de l'Alliance sont connues dans tout le monde d'expression hellénique, les nations entendent ce que fit le Seigneur pour Israël et prennent contact avec la Torah. Les pères apologètes verront dans le judaïsme alexandrin le dessein de la providence pour la préparation évangélique.

 

La septante est la version grecque la plus importante de l'Ancien Testament. Son nom provient d'un texte du 2è S. AC où un auteur, Aristée,   qui se donne lui-même pour un non-juif, raconte comment les livres saints furent traduits.  L'initiative viendrait du roi Ptolémée Philadelphe qui désirait enrichir sa bibliothèque de façon à posséder tous les ouvrages parus dans le monde entier, en procédant à des achats et à des transcriptions. Il obtint du grand prêtre de Jérusalem Eléazar, soixante douze sages qui installés à Alexandrie dans l'île de Pharos, traduisirent les Ecritures en  soixante douze jours.

Philon ajoutera à cette histoire, la légende selon laquelle les traducteurs ayant travaillé séparément, les soixante douze traductions se trouvèrent identiques par une inspiration divine comme si,  en chacun des traducteurs se fît entendre intérieurement la voix d'un invisible Souffleur. Plus tard, l'historien juif Flavius Joseph sera le premier témoin du nombre rond de soixante-dix traducteurs que la tradition a conservé pour donner le nom de septante (sigle LXX)  à cette version.

                                                                                   

Toutes les citations de la première Alliance dans les textes sacrés de la Nouvelle Alliance font référence à la septante qui est devenue la référence des Eglises orthodoxes.

Les apôtres et les pères, comme les juifs de l'antiquité, ont tenu la version des septante comme un texte inspiré donc à recevoir comme la Parole de Dieu.

La prédication évangélique utilisant la septante pour son apologie, les juifs ont réagi en la mettant en doute et ont remis à l'honneur le texte hébreu en prenant soin d'indiquer les voyelles, c'est l'origine de la version des massorètes, base des traductions françaises de nos bibles contemporaines.  

Il est inutile de citer tous les pères de l'Eglise qui ont mis leur foi dans l'inspiration de la septante, tous sans aucune exception, même pas Origène, ni Jérôme, s'accordent pour accepter le fait de divergences entre le texte hébreu et le texte de la septante et pour affirmer que la traduction est un dessein de Dieu, comme une "sorte de prophétie en grec " (Clément Alexandrie). Saint Irénée pose très bien la question:

 

"Les Ecritures ont été traduites sous l'inspiration divine; <> C'est en effet, un  seul et même Esprit de Dieu qui, chez les prophètes, annonça la venue du Seigneur et ce qu'elle serait, et qui, chez les anciens (les sages de Pharos) a très bien  traduit ce qui avait été très bien prophétisé, c'est encore lui qui chez les apôtres l'a annoncée... "

 

Aujourd'hui, nous reconnaissons l'intérêt pour l'exégèse du texte hébreu, mais nous utilisons dans la liturgie celui de la septante comme conforme à la parole de Dieu car présentant,  avant la venue du messie, un progrès dans la révélation. 

 

Comme exemple nous pouvons citer Isaïe 7, 14, "la vierge a conçu", posant la maternité virginale comme signe du Messie,  l

e Ps. 15 héb. 16:  "mon corps repose en grande paix, Tu ne me laisseras pas à la mort, ton Saint ne connaîtra pas la corruption", pour l'annonce de la résurrection,

et encore la traduction de "Sabaot" par "pantocrator", qui devient hélas en français tout-puissant. (Le texte de la liturgie de saint Marc dit "notre Dieu  et le Dieu de tous").

Le psaume 109 Heb 110 est considéré comme le psaume messianique par excellence, les pères attachent une grande importance à sa version LXX pour la christologie: "A toi, la principauté au jour de ta naissance, dans la splendeur de la sainteté: avant l'aurore, de mon sein, je t'ai engendré". Ce verset a notamment été utilisé par notre Père saint Athanase l'apostolique dans sa lutte contre les ariens pour montrer la filiation divine du Christ et son engendrement du Père avant l'aurore de la création. 

 

Enfin, les LXX, ont évité les anthropomorphismes qui risquaient de présenter aux nations  le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob comme les dieux  de l'Olympe ayant un corps et des passions comme les hommes. Cet effort de spiritualisation qui élimine les "mains de Dieu "pour en faire la puissance de Dieu" .  

 Nous pouvons le regretter, mais cela a été utile pour purifier les mentalités juives et donner aux  Ecritures du poids en face des philosophies.

 

De même, pour dissiper les préjugés de barbarie, les juifs alexandrins ont développé une interprétation allégorique des Ecritures en inaugurant la méthode d'exégèse qui fera la gloire d'Alexandrie et sera suivi en grande partie par les pères de Cappadoce.

 

Le canon des Ecritures chrétiennes a reçu le livre de la Sagesse, écrit en grec, probablement à Alexandrie  vers 50 AC. L'auteur qui se présente comme le roi Salomon, est un maître spirituel  fortement ancré dans la tradition juive qui n'hésite pas à pousser sa réflexion  avec le vocabulaire et les notions de la culture hellénique pour enrichir la doctrine.

Le livre se divise en trois grandes sections:

1. le problème du juste qui meurt sans apparemment recevoir sa récompense. Dieu a créé l'homme pour l'immortalité. C'est l'auteur de la Sagesse qui le premier annonce tranquillement que dans la mort, l'âme fidèle continue de vivre, non pas la survie morne et fantomatique du shéol, mais d'une vie sans fin de bonheur auprès de Dieu. (Ce qui pose la grave question de la dichotomie du corps et de l'âme) .

2. La sagesse est personnifiée et participe à la création en étant associée à toutes les oeuvres de Dieu. Elle partage sa vie et gouverne le monde avec bienfaisance, elle s'attache aux justes et réside dans leur âme en dévoilant la volonté et les intentions de Dieu.

3. la méditation  sur l'Exode permet la condamnation de toutes formes d'idolâtries, de philosophie matérialiste et une opposition totale au déterminisme astral.

 

                                            4.  Philon d'Alexandrie

 

Avant de quitter le judaïsme alexandrin, il est convenable de faire connaissance avec l'écrivain qui a été le promoteur de la méthode la plus importante de commentaires des Ecritures: Philon le philosophe.

 

Nous ne connaissons que fort mal sa biographie, seuls quelques renseignements qu'il donne lui-même dans ses oeuvres nous renseignent sur sa vie avec aussi un témoignage de Flavius Josèphe qui s'est surtout intéressé à son frère. L'historien de l'Eglise Eusèbe de Césarée classe Philon parmi les annonciateurs du christianisme qui ont assuré "la préparation évangélique" et fait de lui une sorte de prophète. Une peinture murale médiévale de la cathédrale du Puy, le représente en compagnie des prophètes Isaïe, Osée et Jérémie, au pied de la croix.

 

Philon est né dans la deuxième décennie avant la naissance du Christ, sa mort peut être datée dans les années 40 ou 50 après la naissance du Sauveur. Ses écrits sont donc important pour nous, car ils nous indiquent l'état d'esprit d'une partie importante du judaïsme au moment de la prédication de Jésus en Palestine et pendant les premiers jours de l'Eglise apostolique; non seulement du judaïsme mais aussi des chercheurs de Dieu parmi les païens, puisque Philon avait comme ambition de démontrer aux philosophes que les sages de la Grèce n'ont rien dit que Moïse et les prophètes n'aient déjà dit et enseigné mieux qu'eux. Grâce à Philon, nous pouvons mieux comprendre le mouvement des prosélytes à la marge du peuple de Dieu.

                                                          

Philon donc, appartenait à une riche famille juive d'Alexandrie. Bien assimilée comme l'indique la carrière de son frère Caius Julius Alexander qui par sa grande fortune joua un rôle important sous Tibère et son neveu Tibère Alexandre qui devint procurateur de Judée et préfet d'Egypte.

Philon reçut dans sa jeunesse une éducation soignée et fut instruit dans toutes les sciences encyclopédiques, les oeuvres de Platon furent le support  de sa philosophie mais le fondement de toute sa culture religieuse fut les Saintes Ecritures: la Bible est au coeur de son enseignement, presque tous ses écrits sont consacrés à son commentaire. Philon utilisait la version des Septante qu'il considérait comme inspirée.

Son oeuvre nous donne une idée de ses occupations: Si une grande partie de son temps était consacrée à l'étude et à la méditation de la Parole de Dieu, Philon a dû mener à Alexandrie l'existence facile d'un homme riche et cultivé ne se refusant aucun des plaisirs honnêtes qu'offrait la grande ville. C'était un habitué des théâtres, des jeux et des banquets, il parle avec compétence de l'athlétisme, il raconte les courses de chars auxquelles il a assisté, il décrit l'enthousiasme de la foule à une représentation brillante d'une tragédie d'Euripide et rappelle la joie des banquets quand on a gardé le contrôle de soi. 

 

Même s'il se retire parfois dans la solitude pour y réfléchir et prier, Philon n'est pas un rêveur introverti coupé du réel. Sa pensée est le fruit heureux de deux réalités objectives: le judaïsme et la vie alexandrine.

Il semble bien qu'il eût  l'occasion de rendre de multiples services à sa communauté. Vers la fin de sa vie, un certain Flaccus, nommé préfet d'Egypte par l'empereur Tibère, se mit à poursuivre les juifs de sa haine, à les maltraiter, les piller et parfois les mettre à mort. Philon, par sa notoriété et sa plume s'opposa ouvertement à Flaccus et eut ainsi l'occasion de témoigner de sa foi. La persécution cessa en 37. Mais en 39, les juifs d'Alexandrie envoyèrent  une ambassade conduite par Philon à Rome pour protester contre le culte de l'empereur que l'on voulait imposer dans l'empire et notamment la décision d'introduire une statue de l'empereur dans les synagogues et lieux de prières des juifs. Par l'ouvrage qui décrit cette ambassade, nous savons qu'elle n'eut aucun succès et dut revenir à Alexandrie sans avoir été écoutée.

L'histoire ne sait rien des dernières années de Philon. Eusèbe rapporte une légende qui fait venir Philon à Rome sous le règne de Claude et rencontrer saint Pierre. Il semble plus probable que Philon se coucha avec ses pères à Alexandrie.

 

L'oeuvre de Philon est considérable et peut se diviser de façon suivante:

1° Ecrits historiques et apologétiques pour présenter aux païens la doctrine de Moïse ou défendre sa communauté contre les persécuteurs.

2° Ecrits philosophiques exposant la cosmologie, l'anthropologie et l'éthique.

3° Expositions de la Loi ,  commentaires allégoriques du Pentateuque.

 

Il est très difficile de synthétiser la pensée de notre juif alexandrin, car il n'a jamais exposé sa doctrine d'une manière systématique. Selon l'objet de ses recherches il peut avoir recours à des théories inconciliables, à la manière des rabbis du Talmud, il se contentera de les juxtaposer sans chercher à les unifier, il laisse à son lecteur le soin de choisir les éléments mis à sa disposition.

Philon pourtant possède une méthode et un principe directeur qui ont influencé les pères de l'Eglise et par eux toute la pensée chrétienne: la méthode allégorique et la médiation du Logos.

 

Philon n'est pas l'inventeur de la méthode allégorique, les grecs en usaient volontiers, mais Philon l'a appliquée aux écrits de la Première Alliance avec une grande rigueur et surtout il n'a pas négligé l'interprétation historique.  Le vrai israélite doit à la fois être fidèle aux commandements pris à la lettre, et comprendre grâce à la méditation et l'enseignement des sages leur signification spirituelle.

La Thora garde dans son application littérale une importance qu'il ne faut pas négliger, mais elle a en même temps et inséparablement du sens littéral, une valeur bien plus élevée que nous pouvons appeler mystique.  Il nous explique les différentes attitudes à l'égard de la Loi:

On peut la considérer comme une simple coutume traditionnelle imposée par la Divinité et qui exige une obéissance scrupuleuse mais formelle; on peut aussi en esprit fort, mépriser la Loi positive et prétendre rendre à Dieu un culte spirituel ou plutôt intellectuel, Philon propose une troisième attitude qui combine les deux attitudes  en observants les commandements mais en leur cherchant un sens intérieur et spirituel.

 

Il ne suffit pas de prier de corps, il faut aussi prier de coeur et d'esprit. Origène,  ses disciples alexandrins et les pères cappadociens,  et à leur suite beaucoup de pères de l'Eglise, ont suivi avec profit pour l'intelligence des Ecritures la méthode de Philon: La lettre des prescriptions n'est jamais répudiée, la réalité des événements rapportés par la Bible jamais mise en doute. Ainsi ce qui, dans l'histoire d'Israël, peut choquer notre conscience affinée par  l'enseignement de l'Evangile,  dont les béatitudes sont le sommet, est justement compris d'abord dans le contexte du temps et la patiente pédagogie de Dieu,  puis comme une allégorie morale de l'évolution intérieure de l'âme humaine dans sa relation intime de créature avec son créateur.

 

Le moteur de l'allégorie doit être cherché dans la conception que tout langage est symbolique; dans les Ecritures, la volonté de Dieu, sa loi, l'expression de sa miséricorde sont exprimés par des mots de notre langage humain. 

 

Le Logos inspire les mots, il est la Parole de Dieu, le berger et le guide de l'esprit de l'homme;  il vient chez le prophète et demeure dans son esprit tout entier au milieu de ses facultés sensibles pour le rendre capable de Dieu. Il est son roi, son maître de vérité, son conseiller et surtout son ami.

 

Le Logos de Philon n'est certes pas encore le Logos incarné de l'apôtre Jean, Dieu de Dieu, consubstantiel au Père céleste. En raison de sa polymorphie il est très difficile de saisir avec exactitude la personnalité du Logos philonien. Il nous faut sans chercher l'harmonie, énumérer les qualités du Logos selon Philon:

 

Le Logos est l'intermédiaire entre l'infini et le fini, c'est par lui que Dieu entre en relation avec la créature. Le Logos existe avant tout comme image de Dieu, il n'est pas comme Dieu sans principe, ni produit comme les créatures. Il est le fils aîné de Dieu et s'identifie avec l'Ange du Seigneur des Ecritures.

 

Le Logos est le modèle archétype de la création, il pénètre tout, maintient en les distinguant les parties du monde dans son unité. Il illumine l'âme et l'esprit nous de l'homme. Le Logos s'étend, se répand, atteint tout, en restant plein tout entier dans tous les êtres et en unissant tout le reste dans l'unité d'un même tissu. Le grand prêtre idéal est le Logos qui est revêtu du monde, comme le grand prêtre juif l'est de ses vêtements sacerdotaux.

                                                                                                    

Bibliographie:

* Les oeuvres de Philon d'Alexandrie publiées sous le patronage de l'université de Lyon, introduction générale par R. Arnaldez en préambule du "de opificio mundi", Paris Cerf, 1961

* G. Bardy, Philon le juif, in D.T.C. tome 12.1, 1933

* A. Feuillet et alii,  Philon d' Alexandrie, in D. B. suppl.,  tome 7, 1966

 

Petit florilège

 des enseignements  de Philon d'Alexandrie

 

La recherche de Dieu est le principe de toute joie:

"Nous qui sommes les familiers et les disciples du prophète Moïse, nous ne renoncerons pas à la recherche de l'Etre, jugeant que la connaissance de cet Etre est le terme extrême du bonheur, qu'elle est une vie immortelle. C'est pourquoi la Thora elle-même dit que ceux qui s'attachent à Dieu ont tous la vie".

Dieu se manifeste dans l'Ecriture:

"Ainsi l'homme pieux et sage est sûr de pouvoir compter sur une illumination divine, s'il cherche à comprendre comme il faut les Saintes Ecritures".

 La création est l'oeuvre de Dieu, elle est la marque de sa bonté:

"Le Créateur est absolument séparé du monde, il ne peut être contenu ni dans l'univers entier, ni dans aucune de ses parties. Il est à lui-même son propre lieu, il est rempli par lui-même et se suffit à lui-même; les autres choses sont pauvres, solitaires et vides, c'est Dieu qui les remplit et les contient, et il n'est lui, contenu par rien d'autre, parce qu'il est lui-même un et le tout. Le ciel tout entier et le monde sont une offrande à Dieu et c'est lui qui a créé cette offrande; c'est parce qu'il est créateur que Dieu reçoit des actions de grâces (eucharisties), puisqu'il aime à donner".

Si la recherche de Dieu est le principe de la sagesse, la prétention de connaître sa nature est folie: "Affirmer connaître la nature et les qualités de Dieu est une sottise extrême, Dieu est sans qualité! c'est à dire qu'il ne peut être enfermé dans quelques catégories logiques où nous classons les êtres; il est meilleur que la vertu, meilleur que la science, meilleur que le bien en soi, tout ce que peut faire la raison humaine est de déclarer que Dieu est le sommet, le terme et le comble du bonheur répandant sur toutes choses le bien dont il est la source".

Le Dieu parfaitement transcendant se fait connaître et converse avec  le mystique par le Logos:

"Dieu a fait le monde, il l'a composé des quatre éléments, l'instrument est le Logos par qui le monde a été construit. Le Logos est celui par qui nous connaissons Dieu et qui intercède pour nous. De même que ceux qui ne peuvent fixer le soleil  lui-même voient sa lumière, de même on perçoit l'Icône de Dieu, son Ange, son Logos, comme Dieu lui-même". 

Toutes choses sont récapitulées dans le Logos: "

Le Logos éternel de Dieu éternel est le soutien très ferme et très solide de l'univers. C'est lui qui, tendu du centre aux extrémités et des extrémités au centre, dirige la course infaillible de la nature, en reliant fortement entre elles toutes les parties: car le Père qui l'a engendré en a fait le lien infrangible de l'univers. Le Logos s'étend, se répand, atteint tout, en restant plein tout entier dans tous les êtres et en unissant tout le reste dans l'unité d'un même tissu". 

Le mal est une énigme,  dont nous ne pouvons apporter la solution mais nous avons des éléments de réponse: 

"L'homme a reçu le libre arbitre. Adam, en raison de la désobéissance a perdu son unité d'être, il échappe à la puissance d'unification du Logos. La faute est un désordre par le fait de se détourner de la lumière, par amour de soi-même (Philautia). La philautia est le plus grand des maux, opposé à la piété envers Dieu  (théosébia)".

Le pécheur doit se laisser saisir par Dieu par le moyen de la métanoïa: "

L'homme implore le secours de Dieu en se tournant vers lui et Dieu répond en s'inclinant vers l'homme".

L'âme tournée vers Dieu reçoit le don ineffable: "

L'homme qui est devenu homme de Dieu, reçoit l'héritage parfait que Dieu lui avait promis, l'adoption divine."

 

La communauté des Thérapeutes

 

Philon parle à plusieurs reprises de quatre catégories de juifs: ceux qui ne veulent pas aller plus loin que la lettre des Ecritures, les allégoristes, les thérapeutes et les esséniens. Nous ne connaissions les esséniens que par les textes de Philon et de Josèphe jusqu'à la découverte des écrits de Qûmram en 1947. Bien que les textes découverts dans les grottes de la mer morte ne portent jamais l' inscription  "essénien", la communauté scientifique s'accorde pour  leur attribuer  les manuscrits des Ecritures, des règlements, des apocalypses, des hymnes et chants liturgiques cachés dans les grottes de Qûmran.

 

Les thérapeutes, en revanche, ne sont connus que par les seules mentions de Philon dans l'ensemble de son oeuvre; son traité "de la vie contemplative" est tout entier consacré à exposer leur idéal moral et ascétique. Puisque notre sujet est la pré- histoire de l'Eglise copte, nous laisserons pour une autre occasion les esséniens pour porter notre attention sur les thérapeutes.

 

Beaucoup d'historiens font de ce mouvement juif un précurseur du monachisme chrétien, certains même, troublés par de nombreuses similitudes entre les solitaires thérapeutes et les premiers moines, soupçonnent une interpolation des écrits philonien par une main chrétienne. D'autres, devant une peinture si utopique de la vie contemplative se demandent s'il ne s'agit pas d'une fiction littéraire de l'idéal philosophique de Philon. Renan qui tient pourtant à l'authenticité de l'ouvrage et à la réalité des thérapeutes écrit:

"Ils sont trop parfaits, tous des Philon, nobles, polis, pleins d'antipathie pour les pédants grossiers,  parfaits de manières".

Il est certain que Philon allant droit à son objectif a idéalisé les solitaires mais trop d'indices révèlent qu'il les a fréquentés.  Ce qui nous fait pencher pour la réalité de la communauté des thérapeutes est l'ambition de Philon de vouloir montrer  aux grecs la supériorité de la vie des philosophes juifs, il est donc nécessaire que ses dires puissent être vérifiés par une visite.

Peut-être un jour quelques cachettes du désert d'Egypte livreront d'autres renseignements? Pour le moment contentons-nous des renseignements fournis par Philon.

 

                                                                                              

 

Les adeptes de la vie contemplative sont de vrais philosophes, thérapeutes est leur vrai nom.

Ils sont thérapeutes non comme les médecins des villes qui ne soignent que les corps, mais parce qu' ils soignent les âmes des maladies aussi difficiles à guérir que les plaisirs, les désirs, les chagrins, les sottises et injustices, la multitude des passions. Ils sont aussi thérapeutes car leur éducation est conforme à la nature et aux saintes Lois, ils se réunissent pour rendre le vrai culte à Dieu. Les thérapeutes sont les serviteurs de Dieu qui soignent et guérissent les passions, les leurs d'abord et aussi celles des autres, lorsqu'ils viennent chercher secours auprès d'eux. Car, ils ne sont pas retirés dans la profondeur des déserts mais on peut en trouver partout et aussi près de la grande ville d'Alexandrie sur les collines proches du lac Maréotis, plantées de jardins et de vignobles, là où l'air est doux et tempéré. Ils ont abandonné leurs biens pour s'installer dans des petites constructions légères pas trop rapprochées les unes des autres afin de ne pas souffrir de la promiscuité, pas trop  éloignées  pour pouvoir se porter assistance. Chaque bâtiment contient deux pièces,  l'une pour manger et dormir, l'autre que Philon appelle sanctuaire et monastère (en raison du glissement philologique du mot monastère,  nous dirions aujourd'hui ermitage) pièce sacrée destinée à l'isolation pour accomplir les mystères de la vie religieuse c'est à dire la méditation des Ecritures et la prière. C'est toute leur vocation puisque la race des thérapeutes, dont l'effort constant est d'apprendre à voir clair, s'attache à la contemplation de l'Etre dans un transport d'amour céleste, ils ambitionnent d'être en proie à la possession divine dans une sobre ivresse mystique.

 

La communauté est mixte, composée d'hommes, les thérapeutes, et de femmes, les thérapeutrides, qui peuvent être des vierges. Philon ne donne aucune précision sur la continence qui compte-tenu de la vie en solitaire semble aller de soi , sans  obsession de réglementation. La nourriture est extrêmement frugale composée de pain, de sel, de quelques herbes, la boisson se limite à de l'eau pure de source. C'est du moins ce qu'a remarqué Philon pour les repas en commun, les jours de réunion de l'ensemble de la communauté. Comme vêtement les thérapeutes portent une tunique de lin en été, une étoffe épaisse en hiver.

Le temps qui s'écoule du matin au soir est entièrement consacré à la lecture des Saintes Ecritures, à leur méditation en utilisant la méthode allégorique et les commentaires des auteurs anciens. Ils composent aussi des chants et des hymnes à la louange de Dieu.

La journée est encadrée par deux grandes prières, au lever du soleil, en direction de l'orient, les mains levées aux cieux, ils demandent une heureuse journée, leur esprit illuminé par la lumière céleste. Au coucher du soleil, ils prient pour que leur âme dans la nuit, suive les voies de la vérité.

Le sabbat, revêtus de blanc radieux, ils se rassemblent pour une synaxe commune. L'ordo de la liturgie hebdomadaire se déroule en quatre temps: le commentaire des Ecritures par un ancien, chants des hymnes, agape frugale et danses mystiques formées par deux choeurs, celui des hommes et celui des femmes. Tous les cinquante jours, les thérapeutes célèbrent sur le même schéma une vigile sainte dont les danses et les actions de grâce (eucharisties) se prolongent pendant toute la nuit.

 

Philon termine son témoignage en disant qu'il en a fini au sujet des thérapeutes qui ont embrassé la contemplation de la nature et ce qu'elle contient, qui sont citoyens du ciel et de l'univers, véritablement unis au Père et créateur de toutes choses,  qui leur a procuré le don le plus précieux  pour un homme bon: l'amitié de Dieu.

                                                    

 

Bibliographie:

* Philon d'Alexandrie, de vita contemplativa, introduction F. Daumas, traduction P. Miquel, Paris Cerf 1963

* dom Miquel, une communauté charismatique juive dans la banlieue d'Alexandrie au temps du Christ, in  le Monde Copte, N°27/28, juin 1997

 

5. Saint Marc le contemplateur de Dieu

 

 

Le saint et glorieux apôtre Marc, appelé aussi Jean, était le fils d'Aristobule et Marie, originaires de la Pentapole et installés à Jérusalem. Sa mère offrait, pour les synaxes de prières, l'hospitalité au Seigneur puis,  après la résurrection,  aux apôtres.

C'est peut-être notre Marc, qui vêtu d'un drap, s'enfuit nu lors de l'arrestation du Seigneur pendant sa sainte Passion. Marc 14, 51.

 

                                                                                               

 

Marc reçut le baptême des mains de saint Pierre. Marc qui était cousin avec l'apôtre Barnabé partit avec lui pour Antioche en compagnie de l'apôtre Paul. Actes 12, 24.  En Pamphilie, Marc, saisi de crainte devant les difficultés de la mission se sépara de Paul et Barnabé pour retourner à Jérusalem. Actes 13,13. Finalement après une vigoureuse  discussion, Barnabé s'embarqua avec Marc pour Chypre  Actes 15,39  tandis que Paul partait pour évangéliser la Syrie et la Cilicie. Une dizaine d'années plus tard, on retrouve Marc à Rome avec Pierre.

L'éclat des enseignements de l'apôtre Pierre avait tellement brillé que les romains demandèrent à Marc de le mettre par écrit.

Une fois son Evangile terminé, saint Pierre envoya Marc en Egypte pour y porter la Bonne Nouvelle. Lorsqu'il aborda à Alexandrie en 42, sa sandale usée s'étant rompue, il la donna à réparer à un cordonnier du nom d'Aniane (ou Anien,  en grec Anianos). Celui-ci, frappé par l'éclat du visage de l'apôtre, laissa échapper son aiguille et se perça le doigt en s'écriant; "Dieu Un".

Saint Marc le guérit et en fit son premier disciple alexandrin puis plus tard le premier évêque de la ville. 

 

 La prédication apostolique eut très rapidement succès, la communauté des croyants s'affermit et saint Marc organisa les premières institutions liturgiques de l'Eglise d'Egypte. 

La liturgie,  en vérité,  fait contempler aux fidèles les merveilles de Dieu et rend les fidèles de tous les temps et de tous les lieux, témoins de l'Economie de notre salut. C'est pour cette raison, et bien sûr aussi  pour  son Evangile que les coptes appellent le bienheureux Marc,  le Contemplateur de Dieu.  

 

Il se rendit aussi dans la Pentapole, la Cyrénaïque et la Libye pour y établir des Eglises. Aussi, l'archevêque d'Alexandrie consacre tous les autres évêques d'Egypte et exerce une juridiction directe sur toutes les affaires ecclésiastiques dans tous les diocèses.

 

Saint Marc scella son enseignement par le martyre. Une année où la fête de Pâque correspondait avec celle de Sérapis, à Alexandrie, alors que saint Marc célébrait l'anaphore les païens l'arrachèrent de l'autel; ils le traînèrent durant tout le jour dans les rues de la ville par une corde attachée aux pieds. Après avoir passé la nuit au cachot, ses bourreaux lui firent subir le même supplice jusqu'à un lieu escarpé près de la mer appelé Boucole. Là, le bienheureux apôtre Marc reçut la couronne des vainqueurs. On y éleva un sanctuaire pour conserver ses précieuses reliques.

            

La légende vénitienne rapportée par le doge Andrea Dandolo dans sa cronica per extensum, écrite en 1357, dans l' ambition de donner à la cité une origine apostolique, fait de Marc le fondateur de l'Eglise d'Aquilée avant son départ pour l'Egypte. Au cours du voyage, alors qu'une tempête obligea les marins à se mettre à l'abri d'un monticule, une vision aurait informé l'apôtre  que ce lieu serait le siège d'une cité merveilleuse où reposerait son corps: Venise. 

                                    

La rigueur historique oblige à dire que jusqu'à Dandolo, aucun synaxaire ancien ne mentionne le passage de saint Marc en Vénétie.

 

Au début du 9è. S., alors que l'islam faisaient subir le joug de sa puissance sur l'Egypte, deux marchands vénitiens furent informés, dit-on, par les deux moines gardiens du sanctuaire de saint Marc que l'édifice allait être détruit pour construire la résidence du gouverneur arabe. Ils décidèrent de s'emparer des reliques de l'apôtre. Ils réussirent et transportèrent clandestinement leur trésor caché sous des choux et des morceaux de viande de porc dont les musulmans ont horreur. Ils débarquèrent sans encombre le 31 janvier 828 dans le port vénitien de Castello. Une magnifique basilique fut édifiée  entre 1063 et 1094 pour abriter saint Marc.

Toutefois, à Alexandrie, on raconte que la tête de l'apôtre est toujours restée en Egypte. En effet, les archevêques d'Alexandrie, lors de leur intronisation vénéraient le chef (= la tête) de leur prédécesseur, lors de leur profession de foi, aussi la tête de saint Marc n'était pas conservée avec le reste du corps, mais dans la crypte de la cathédrale.  

                                                             

Bienheureux apôtre Marc,  témoin de la Pâque du Seigneur, tu illumines les peuples par ton Evangile; * tu nous as enseigné le Père, le Fils et le Saint Esprit. * Réjouis-toi, contemplateur de Dieu,  * tous ceux que tu as plantés sur la terre, sont dans l'allégresse par ton nom avec les fruits que tu as produits en Egypte. * Prie le Seigneur d'illuminer notre coeur par sa grâce.

 

Bibliographie:

* Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique,  livre 2, §16,  trad. Bardy, SC 31, 1952

* Sévère d'Achmounein (10è. S.),               histoire des patriarches de l'Eglise copte 

    d'Alexandrie. Vie de l'apôtre et évangéliste Marc,     The Pachomius Library, 1996

* Silvio Tramontin, La légende de saint Marc,           in Le monde de la Bible,  1997

 

 

6. L'Evangile selon saint Marc

 

Le livre des Actes des apôtres nous renseigne sur la nature du message évangélique dès la résurrection du sauveur. Nous appelons cette première prédication: le Kérygme (proclamation) annonçant la mort et la résurrection du Seigneur.

L'enseignement du kérygme, sans aucun doute, se prolongeait par des récits plus détaillés notamment sur les circonstances de la Passion et sa valeur libératrice pour toute l'humanité. Très tôt, il a semblé nécessaire de mettre par écrit l'instruction orale primitive. Les fidèles de Rome demandent à Marc  de transcrire l'enseignement de saint Pierre.

 

Dès 150, saint Papias l'évêque d'Hiérapolis atteste que saint Marc est bien "l'interprète de Pierre à Rome". Le style oral de l'Evangile de Marc confirme cette manière de voir. Nous admirons l'art de conteur de l'évangéliste mais nous constatons aussi  la pauvreté de son vocabulaire, la rusticité de sa syntaxe et le non respect, dans le but d'être précis, de la concordance des temps. Les spécialistes reconnaissent dans le grec de Marc des tournures sémitiques et  même des latinismes.

Il nous faut insister sur la conjugaison des verbes. Marc emploie très souvent l'imparfait descriptif qui invite le lecteur à se représenter l'événement qui se déroule dans le passé, tandis que l'aoriste (passé simple) raconte simplement ce qui a eu lieu. Ainsi un épisode de la vie du Messie se trouve arraché à la banalité du récit, l'auditeur doit le regarder, se le représenter, le contempler. Mais saint Marc par l'usage du présent "historique" transporte aussi le passé dans le présent et raconte un geste comme si  on le voyait en train de se produire au moment même où on le lit. La scène naît, grandit se déroule devant les yeux du lecteur ou de l'auditeur.

Cette manière de voir nous rappelle l'anamnèse liturgique, l'actualisation du passé. Pour garder la personnalité de Marc il faut que le traducteur garde scrupuleusement le respect des barbarismes de concordance des temps du texte original.

 

Dès ses premiers mots, le livre de Marc déclare: "Commencement de la Bonne Nouvelle (Evangile) de Jésus-Christ, Fils de Dieu". Saint Marc place la confession de Pierre comme frontispice de son écrit: "Tu es le Christ" Marc 8,29; L'évangéliste Mathieu 16,16 donne la formule complète: "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant". Puis il expose la vie du Seigneur selon probablement le plan quadripartite de la catéchèse de saint Pierre:

 

1. le ministère de Jésus en Galilée  après son baptême par Jean dans le Jourdain. Il présente les miracles du Sauveur, - guérisons, expulsion de démons, marche sur les eaux,-  avec simplicité et nous laisse conclure sur l'origine divine de la mission de Jésus. En Galilée, la Seigneur délivre ses grandes paraboles sur le Royaume. Il annonce par deux fois sa passion et reçoit la confession de Pierre. L'arrivée du Royaume est confirmée par la transfiguration.

2. La montée de Galilée vers Jérusalem. Jésus s'oppose à la coutume issue de la Loi mosaïque à propos du divorce, décrit les dangers de la richesse et promet la récompense à quiconque aura tout laissé pour le suivre. Jésus annonce une troisième fois sa passion avec grande précision. L'aveugle-né est guéri à la sortie de Jéricho.

3. Jésus à Jérusalem.  Jésus entre à Jérusalem comme le roi messianique et reçoit un accueil triomphal. Il exige la sainteté du temple et aussi annonce sa destruction et la ruine de Jérusalem

4. La Passion et la Résurrection. Après avoir laissé le mémorial de la Nouvelle Alliance, Jésus est arrêté et livre l'Esprit sur la croix. Mis au tombeau, la sépulture est trouvée vide par les femmes, des anges annoncent sa résurrection et envoient les disciples en Galilée, " c'est là que vous le verrez."

Quelques manuscrits  dont la source est probablement en Egypte, ne possèdent pas les versets 9 à 19 du chapitre 16,  ils portent une finale courte:

 

" Les femmes racontent brièvement aux compagnons de Pierre ce qui leur avait été annoncé. Ensuite Jésus lui-même fit porter par eux, de l'orient à l'occident, la proclamation (kérygme) sacrée et incorruptible du Salut éternel".

                                                                                               juillet 1998 

 

7. Les premiers chrétiens d'Egypte

 

 

Nous savons par l'historien Eusèbe que saint Marc a ordonné saint Aniane, le cordonnier d'Alexandrie, premier chef de l'Eglise d'Egypte, mais nous n'avons que peu d'informations sur l'expansion de l'Evangile pour la centaine d'années qui suit la mort de saint Marc.

Il nous faut attendre l'année 180 pour entrer avec l'archevêque Démétrius dans le domaine des informations historiques. Jusqu'à cette date, Eusèbe se contente dans son "Histoire ecclésiastique" de nous livrer les noms des évêques d'Alexandrie et les dates approximatives de leur ministère en rapport avec le règne des empereurs. Tout ce que nous pouvons alléguer sur les premiers jours du christianisme égyptien provient de l'analyse de la situation à l'avènement de Démétrius et l'examen  des  documents découverts il y a peu de temps.

 

Il semble bien que le christianisme s'est rapidement développé dans les milieux juifs d'abord, puis hellénistiques et enfin chez les égyptiens de souche. Cette progression s'explique ainsi:

Les juifs alexandrins conservaient des rapports fréquents avec la Palestine, l'Evangile et les actes des Apôtres rapportent la curiosité des juifs d'Alexandrie pour ce qui concerne le Messie Jésus. Certains avaient assisté à la Pentecôte, ils ont certainement rapporté à Alexandrie et dans les colonies du Delta du Nil, les semences de la foi, comme Apollos, juif d'Alexandrie prédicateur à Corinthe. La profession d'Aniane laisse supposer son origine juive; saint Marc, juif originaire de la Pentapole, à son arrivée dans la ville a du diriger ses pas vers un des deux quartiers juifs. Grâce à la traduction grecque des  Septante, de nombreux prosélytes grecs ont eu accès aux Ecritures et ont pu être touchés par l'Evangile.

 

Il semble bien  que l'Eglise locale, à ses débuts, soit une communauté de langue grecque. Nous savons aussi que les égyptiens étaient exclus, à l'exception du quartier de Rhakôtis, de la ville d'Alexandrie qui longtemps porta le nom de "Alexandria près d'Egypte"; pourtant l'universalisme du christianisme ouvrit, à Alexandrie,  les portes de l'Eglise aux  orientaux  syriens et aux égyptiens. Ce sont ces derniers qui ont transmis la foi à leurs compatriotes de la vallée du Nil.

 

L'Egypte était une province romaine, aussi les échanges comme le montre la mission de saint Marc s'établissait selon un axe Rome-Alexandrie. Eusèbe de Césarée établit, pour les premières années du christianisme, les listes épiscopales de la succession apostolique pour trois seules villes: Rome, Alexandrie et Jérusalem. Le second axe, celui d'Alexandrie-Jérusalem est tout naturel , de part la géographie et les liens historiques entre l'Egypte et la Palestine et aussi, par la présence d'importantes colonies juives égyptiennes.

 

Notre paléo-christianisme égyptien appartient naturellement à la tradition judéo-chrétienne. Par ce vocable, nous n'entendons pas nécessairement une communauté chrétienne d'origine ethniquement  juive, mais dont la théologie, la pratique et les valeurs morales relèvent de la pensée juive véhiculée par l'Ecriture sainte.

 

Concrétement, le judéo-christianisme peut être défini par trois principes:

1. La catéchèse serre de très près les Ecritures, le kérygme (proclamation de la foi) ne s'encombre pas encore de justification philosophique, il annonce paisiblement la Révélation avec les mêmes mots que ceux de la Bible.

2. La liturgie se limite dans ses formulations à une paraphrase de l'Ecriture et emprunte sa structure et un certain nombre de prières à l'office de la synagogue.

 3. le Messie a accompli pour tous l'Economie du  Salut; il faut entrer  dans l'Alliance par la foi et les oeuvres de la foi..  En ce qui concerne l'ascèse, l'accent est porté sur la charité, la miséricorde et le non-jugement.

 

Un écrit de notre 2è.S. est exemplaire: l'épître de Barnabé. Bien que son traducteur dans la collection des Sources Chrétiennes, sans rien poser de définitif, penche pour une origine syro-palestinienne,  il  est encore admis par beaucoup d'historiens que l'auteur est un alexandrin.

L'épître de Barnabé était connue de Clément d'Alexandrie et d'Origène.

Le texte complet nous est parvenu par un  manuscrit du IVè. S. découvert en 1863 et des fragments de papyrus du IIIè.S découverts en 1912. Jusqu'au XIXè. S. Barnabé était connu que par des citations d'auteurs anciens: Clément d'Alexandrie, Origène, Sérapion de Tmuis, Jérôme, Shénouda l'archimandrite du monastère blanc. 

L'épître de Barnabé qui se présente comme le compagnon de voyage de saint Paul s'adresse à des communautés chrétiennes non déterminées, d'où la qualification ancienne d'épître catholique. Elle reprend à son compte la doctrine "des deux voies" de la Didaché dont l'origine est probablement un manuel de morale d'origine juive. Barnabé entreprend une controverse avec les juifs sur l'Alliance, l'histoire du salut et l'interprétation de la Torah. Il veut présenter à ses lecteurs une connaissance (gnose) utile à leur salut et propose une conduite à tenir dans l'époque présente caractérisée par la venue du Messie. Le chrétien gnostique attend, dans l'accomplissement des commandements du Christ, la justification finale où les fidèles parviendront enfin à l'achèvement, à la perfection,  à la sainteté dans le sabbat éternel de Dieu. Le style de l'épître est celui décrit plus haut: De nombreuses citations bibliques, sur une trame formée de textes scripturaires évoqués et non cités, (à la manière d'un commentaire misdrashim),  sont interprétées d'une manière allégorique ou typologique. Elles dégagent des implications éthiques et sacramentelles.

 

A côté de ce christianisme de bon aloi témoigné par une surabondance de papiri  des évangiles canoniques, (celui de saint Jean semble avoir eu une prédilection en Egypte comme le témoigne le plus ancien manuscrit, celui du Fayûm daté d'environ 135), la paix civile permet une éclosion particulièrement riche des systèmes religieux producteurs de fausse gnose.

Les grands hérétiques qui se sont servis de la terminologie chrétienne pour véhiculer des pensées aberrantes, sont quasiment tous passés par Alexandrie. L'histoire retient les noms et les systèmes de Basilide, Carpocrate, Valentin et autres. L' attirance pour le merveilleux et l'abscons ont produit une profusion de littérature non canonique présentant des pseudo évangiles et  épîtres sous le nom d'apôtres.

Certains comme l'évangile des hébreux ou celui de Pierre (Mss.d'Akhmin du 2è.S.) ne sont pas franchement hérétiques, mais indiscrets en présentant comme réalité des ajouts dans la vie du Seigneur notamment sur la résurrection, d'autres comme celui de Thomas, bien que comportant quelques paroles authentiques portent un enseignement qui n'est pas celui  des apôtres. Il faut signaler aussi les nombreuses  apocalypses sous le nom de prophètes ou d'apôtres.

 

Il faut prendre conscience que ce foisonnement d'écoles est dû à deux facteurs: la présence du Muséon d'Alexandrie et ses nombreux philosophes d'une part, et d'autre part, la grande paix civile.

Pendant la période qui nous intéresse aujourd'hui,  des années 60 à 180, pendant les règnes de Caligula, Néron,  Titus, Trajan, et jusqu'à Sévère,  il ne semble pas avoir eu de persécutions organisées en Egypte par le pouvoir.  Les rares martyrs recensés dans les synaxaires sont le fait d'émeutes populaires. En revanche, il faut bien dire que la communauté juive fut maltraitée à plusieurs reprises avec les encouragements des empereurs Caligula et Trajan. Des chrétiens ont pu être assimilés dans ces vagues antisémites. Toutefois l'impression générale du début du christianisme de l'Eglise de saint Marc est celui d'une vitalité féconde qui a donné le jour à la grande Eglise et à de multiples hérésies engendrées par la masse effrayante d'idées et d'intellectuels à la personnalité forte. Il faut ajouter à cela, une grande tolérance des alexandrins dans le domaine des idées.

 

 L'empereur Hadrien dans une lettre au consul Servianus datée de 117, se raille de cette tolérance en décrivant l'attitude religieuse des alexandrins:

"L'Egypte dont tu me faisais un si bel éloge, mon cher Servianus, je la connais maintenant, avec sa légèreté, sa mobilité, sa facilité à s'émouvoir à la moindre rumeur. Ici les adorateurs de Sérapis sont chrétiens, et ceux qui se disent les évêques du Christ sont dévots à Sérapis; les chefs des synagogues, les samaritains, les prêtres chrétiens sont tous des astrologues, des aruspices des devins. Même le grand patriarche (juif de Jabné), quand il vient en Egypte, est contraint par les uns de se prosterner devant Sérapis, par les autres d'adorer le Christ."

La méchante description d'Hadrien est fort injuste et probablement inexacte. L'empereur païen force le trait et, volontairement ou non,  mêle les chrétiens de la Grande Eglise catholique aux mouvements gnostiques. 

 

Jusqu'à ce jour, les sables d'Egypte et les bibliothèques monastiques ne nous ont pas transmis de matériaux liturgiques antérieur à saint Athanase. La Didaché était connue et devait ordonner avec les institutions de saint Marc les rites de l'Eglise d'Alexandrie. Des prières sur papiri et ostraca confirment tout ce que nous avons dit plus haut du judéo-christianisme égyptien.

 

Bibliographie:

* Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique,  traduction Bardy, S.C. N°31, 1952

* Epître de Barnabé, traduction P. Prigent, S.C. N°172, 1971

* H. Leclercq, article Alexandrie, archéologie, in D.A.C.L.   Tome 1, 1907

 

8.Premières prières chrétiennes d'Egypte

 

 

Pour illustrer la prière du premier siècle du christianisme égyptien, voici quelques textes glanés sur des papyri anciens et sur des ostraca (tessons de poteries) retrouvés lors de fouilles archéologiques.

              

 

Qadisha de l'office divin:

Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu Sabaot, le ciel et la terre sont remplis de ta gloire et de ta splendeur.

Aie pitié de nous, Dieu le Père tout-puissant;

Aie pitié de nous, Trinité sainte .

Seigneur Dieu des puissances, sois avec nous, car dans l'adversité et l'affliction, nous n'avons pas d'autre aide que toi.

Dieu, libère-nous de nos péchés et pardonne-nous nos transgressions, commis volontairement et involontairement, sciemment et par ignorance, cachés ou manifestés.

Seigneur, pardonne-nous nos péchés, pour l'amour de ton saint Nom qui nous est donné, conformément à ta miséricorde, Seigneur, et non à nos péchés. Et rend nous digne de dire dans l'action de grâce: notre Père des cieux.

 

Apostille 1: Cette prière,  aujourd'hui,  fait partie de la clôture de chaque heure de l'Office divin. Sa base est le trisagion (trois fois saint) de la vision du prophète Isaïe. Son origine provient de la prière juive finale de l'office du matin  qui porte le même nom, Qadisha (ou  kédousha):

 

Tu es saint, trônant au milieu des louanges d'Israël. L'un appelle l'autre en disant: Saint, saint, saint est le Seigneur Sabaot, remplie est toute la terre de sa gloire; saint dans les cieux les plus élevés, résidence de sa majesté, saint sur terre, oeuvre de sa toute-puissance, saint à jamais dans l'éternité, bénie est la gloire du Seigneur du lieu de sa résidence. <> Que soient agréées les prières et invocations d'Israël devant leur Père des cieux et dites: Amen.

 

Pour les juifs et ensuite pour les judéo-chrétiens, la qadisha revêt une importance particulière en raison sa double fonction de la sanctification du Nom divin et de programme de la vie du croyant. Le trisagion des séraphins est communiqué à la faiblesse de la voix humaine afin que le croyant le garde dans son coeur et aussi pour que cette louange perpétuelle se transplante dans toutes les activités de la vie quotidienne. Il exprime parfaitement l'idée que le Dieu qui manifeste sa sainteté dans les cieux, est aussi présent en sa sainteté dans son Eglise ( qahal = assemblée des fidèles). Cette sainteté immanente ne se rapporte pas seulement au passé, mais encore au moment présent et aux temps à venir. Elle transforme la vie intérieure car elle se révèle comme Vérité qui exige du fidèle son dévouement absolu et sa détermination à lui appartenir de tout son être.

 

Prière du matin:

Bienfaiteur de tous ceux qui se tournent vers toi,

Lumière de ceux qui sont dans les ténèbres,

Principe créateur de toutes les semailles, Jardinier de toute croissance spirituelle, aie pitié de moi , Seigneur, et fais de moi un temple sans reproche.

Ne considère pas mes péchés: Si tu prends garde à mes fautes, je ne pourrais plus soutenir ta présence. Mais par ton immense miséricorde et ta compassion infinie, efface mes souillures,

par  ton unique enfant, notre Seigneur Jésus-Christ, le médecin de nos âmes.

Par lui te soient rendues toute gloire, puissance, honneur et magnificence dans les âges qui ne vieillissent , ni ne finissent jamais. Amen

 

Apostille 2: Papyrus conservé à Berlin dont hélas dont ignorons le lieu de la découverte. Le savant éditeur date le papyrus du 2è.S.

Cette prière matinale aujourd'hui  disparue de la liturgie copte porte bien son origine judéo-chrétienne égyptienne: réminiscence de versets de psaumes et importance de l'image des travaux agricoles. Les grandes oraisons de la liturgie, pour les eaux, les semences et le fruits de la terre, sont de la même verve et ont gardé la saveur des préoccupations des riverains du Nil .

 

Qadisha de la prière du coeur:

Saint est le Dieu qui dès ma jeunesse m'a montré la vie et la lumière;

Saint est Dieu, le Père de tout être.

Tu es saint, toi qui es dès le principe;  Saint est le Dieu connu de chacun <>

Tu es saint, toi qui as créé toutes choses par ton Logos;

Saint es-tu,  toi dont la nature ne peut ternir; <>

Saint es-tu , toi qui es plus fort que toute puissance!

Saint es-tu, toi plus élevé que les louanges!

Reçois les paroles qui de mon âme et de mon coeur montent vers toi,

ô ineffable, ô inexprimable, qui parles dans le silence.

Je te prie de me faire connaître notre vraie nature;

Penche-toi vers moi et rends-moi fort: Alors  je rayonnerai cette grâce en amour sur mes frères qui sont tes enfants.

Mon esprit est à l'Esprit Saint. C'est pourquoi je crois et confesse ma foi dont je reçois Vie et Lumière.

Tu es seul digne de louange, ô Père; L'homme ta créature cherche en toi la sainteté, selon le pouvoir que tu lui as donné.

A toi est la gloire, maintenant et toujours et dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

Apostille 3:   même origine que  2.  (le titre est de la rédaction de la  lettre de saint Elie)

 

Cette hymne joue une variation à partir de la Qadisha. Son inspiration est fortement théologique mais aussi très mystique. La prière s'élance du coeur, monte vers le Saint, Père de tous êtres, qui parle dans le secret du silence, puis, elle porte l'ambition de redescendre purifiée, sanctifiée par l'Esprit et se répandre en amour sur tous les frères. Elle se termine par la doxologie de la foi qui fait reposer l'esprit de l'homme en l'Esprit Saint.

 

Qadisha de saint Pierre et des apôtres

Tu es saint, Seigneur Dieu de tous,

Père de notre Seigneur Jésus-Christ,

sceptre royal,

amour éclatant,

espérance assurée. <>

Saint es-tu, Seigneur Dieu, tu es le Roi des rois et le Seigneur des Seigneurs;

Seul tu possèdes l'immortalité,

tu habites une lumière inaccessible, que nul n'a jamais vue.

Tu sièges sur les chérubins et sur les trônes,

tu te promènes sur les ailes des vents,

tu as créé le ciel, la terre, la mer et tous ce qu'ils contiennent.<>

Tu fais des vents tes messagers et du feu brûlant ton serviteur,

Tu as façonné l'homme à ton image et à ta ressemblance,

tu mesures le ciel de ta paume et la terre toute entière avec le doigt de ta main; Oui que tes oeuvres sont très belles, en ta présence.

 

Apostille 4: même source qu'en  2. Le titre du fragment est "de saint Pierre et des autres apôtres".

Encore une variation sur la Qadisha. Les réminiscences bibliques sont nombreuses,  notamment  le psaume cosmique 103 (héb.104).   L'attribution à saint Pierre et l'ampleur du style suggèrent qu'il peut s'agir  d'un fragment d'une anaphore eucharistique très ancienne, aujourd'hui perdue. 

 

Doxologie catholique (= universelle)du soir

Que toutes ensembles, les admirables créations de Dieu

ne se taisent ni le matin ni le soir.

Qu'ils ne restent en silence, non plus,

les astres lumineux, ni les hautes montagnes, ni les abîmes des mers, ni les fleuves rapides, ni les sources,

pendant  que nous chantons dans nos hymnes:

Le Père, et le Fils, et le Saint Esprit.

Que tous les anges des cieux répondent:

Amen, amen, amen.

Puissance, louange, honneur et gloire éternelle, à notre Dieu, le Donateur unique de toute grâce. Amen, amen, amen.

                 ostracon d'Oxyrhynchos.  (le titre est de la rédaction de la  lettre de saint Elie)

Sources:

* Office divin diurnal de l'Eglise copte-orthodoxe, Montpeyroux,  1996

* A. Amman, prières des premiers chrétiens, le livre de poche A 11/12, 1962

* Elie Munk, le monde des prières, Keren Hasefer Ve-Halimoud, Paris 1970

 

 

 

 

 

                                        

 

 

 

 

Histoire de l'Eglise Copte d'Egypte