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PRAXIS & THEORIA

 la vie spirituelle

selon saint Clément d'Alexandrie

                                         par abouna Elias-Patrick, higoumène du sanctuaire du prophète Elie à Montpeyroux.

 

                                            

le protreptique

 

Biographie de saint Clément d'Alexandrie:

 

Notre Clément d'Alexandrie possède un nom romain bien qu'il soit vraisemblablement né à Athènes vers 150. Ses parents, païens, lui donnèrent une solide formation littéraire.

Grand voyageur, déjà chrétien semble-t-il, Clément traversa l'Asie mineure, la Syrie, l'Italie méridionale, à la recherche de la Sagesse. Il n'est pas impossible qu'il fut initié aux mystères d'Eleusis.-1- Il achève sa quête de la philosophie à Alexandrie vers 180. Il se fait disciple de Pantène et reçoit sa méthode: La doctrine chrétienne apparaît comme l'achèvement de la philosophie hellénistique grâce à l'interprétation des Ecritures, fondement de l'enseignement de la foi. Il combattit la philosophie païenne et la fausse gnose sans dédaigner d'en tirer quelques fruits.

Clément conçoit le christianisme non seulement comme la vraie philosophie, mais bien comme une réalité et une force mystérieuse capables de transformer l'homme tout entier par la connaissance du "Dieu vivant qui appelle à lui toute l'humanité par son Logos".

Devenu à son tour disdascale, Clément enseigne à Alexandrie jusqu'en 2O2. Il quitte la grande ville pour échapper aux persécutions de Septime Sévère. Eusèbe écrit qu'en 211, Clément "le bienheureux prêtre" se trouvait en Cappadoce " où il avait confirmé dans la foi la communauté du Seigneur en faisant progresser la connaissance du Christ". Il se serait rendu ensuite à Antioche. Il mourut avant 215 sans avoir revu l'Egypte.

 

Les synaxaires ne possèdent pas de notice sur Clément d'Alexandrie bien  qu'en 215, saint Alexandre, évêque de Cappadoce devenu évêque de Jérusalem par la volonté divine clairement exprimée, écrive à Origène: "Nous connaissons ces bienheureux pères qui ont fait route avant nous <> Pantène le vraiment bienheureux et mon seigneur; et le saint Clément, qui a été mon seigneur <> C'est par eux que je t'ai connu, le meilleur en toutes choses, mon seigneur et mon frère. -2-

 

Clément est un éducateur né, il a toujours le souci de convaincre, d'éduquer et d'amener les hommes à la perfection. Les problèmes philosophiques ne l'intéressent que dans la mesure où ils ont une chance de transformer l'homme. Clément préfère par dessus tout aborder les questions par le concret pour faire déboucher son enseignement sur la vie. L'image du Pédagogue qu'il applique au  Christ, lui convient aussi parfaitement. -3-  

 

Le christianisme de Clément est une vie nouvelle issue du Christ, éducateur de l'humanité, bien au-delà de toute connaissance rationnelle et de toute morale légaliste. La religion nouvelle transforme l'homme ancien par la communion avec Dieu par la foi, l'espérance et l'amour. Le christianisme est la perfection de tout l'humanisme. La vie en Christ, n'est pas culte extérieur mais véritable art de vivre, et bien vivre. Sa figure du chrétien "gnostique" n'a rien d'un intellectuel dans les nuages, il éprouve de la sympathie pour tout ce qui est beau, rien de ce qui est humain lui est étranger; l'ultime degré de la perfection est l'union à Dieu par la connaissance et l'amour.

 

Clément nous a laissé essentiellement trois ouvrages composés:

"Le "Protreptique; Exhortation aux grecs",

"le Pédagogue",

et un recueil de mélanges nommé "Stromates" ou "Tapisseries".

Une homélie célèbre, "Quel riche peut être sauvé?" et des fragments des "hypotyposes" complètent sa bibliographie.

 

Le Protreptique  (c'est à dire le Convertisseur)  est un livre que nous dirions de pré-catéchèse, destiné à un public non chrétien pour lui présenter la Vérité. Pour reprendre l'image de l'initiation, c'est le livret du seuil.

 

Le Pédagogue est le livre du croyant. Il s'adresse aux convertis. C'est un manuel d'éthique chrétienne, théorique et pratique. Il fournit un code des bienséances en passant en revue tous les actes de la vie, les yeux fixés sur le Logos, pédagogue et modèle du chrétien.

 

Les Stromates sont des notes de cours livrées en vrac destinées probablement à être développées ultérieurement mais suffisamment élaborées pour être utiles aux lecteurs.

Clément y dispose successivement ses idées sur le rapport entre la philosophie et la Vérité, le sens de l'acte de foi, le sens chrétien de l'histoire, les degrés du savoir, le symbolisme de la nature et des Ecritures, ce qui faut penser du mariage et de la sexualité, il propose aussi un itinéraire de la perfection chrétienne.

 

Il nous faut mesurer la place exacte de saint Clément d'Alexandrie dans la théologie chrétienne: A mon sens elle est d'une extrême importance pour ceux qui vivent dans le monde. Son enseignement d'un équilibre parfait est un versant de la montagne de la perfection chrétienne, l'autre étant représenté par l'ascèse  monastique.

 

Le Protreptique, exhortation aux grecs.

 

L'ouvrage est un vibrant appel à la conversion et à la vraie religion. Il s'adresse aux grecs c'est à dire aux non juifs qui cherchent dans l'idéal philosophique une connaissance du divin, une explication du cosmos et un art de vivre. Il s'ouvre sur le chant nouveau du Logos succédant aux mystères païens.

 

"Ce descendant de David, qui existait avant David, le Logos de Dieu, ayant méprisé la lyre et la cithare, instruments sans âme, régla par l'Esprit Saint notre monde et tout particulièrement ce microcosme, l'homme, âme et corps: il se sert de cet instrument aux mille voix pour célébrer Dieu, et il chante lui-même en accord avec cet instrument humain. <> Le Seigneur, envoyant son Souffle dans ce bel instrument, qu'est l'homme le fit à son image; il est, lui aussi, un instrument de Dieu, tout harmonie, accordé et saint, sagesse supraterrestre, Logos céleste. <> Que veut cet instrument, le Logos de Dieu, le Seigneur et son chant nouveau? <> Montrer Dieu aux hommes  <> il aime les hommes <> ne voulant tirer de nous qu'un avantage, notre salut.<> Prenez part de la grâce".

Les poètes ont certes pour eux l'antiquité de leurs mythes, mais l'erreur est ancienne tandis que la Vérité passe pour une chose nouvelle, pourtant   "nous étions nous avant la création du monde; nous qui, parce que nous devions exister en lui, étions auparavant déjà engendrés par Dieu, nous les créatures raisonnables du Logos Dieu, par qui nous sommes dès le commencement, puisque le Logos était au commencement <> Le Logos, le Christ est cause que nous existions depuis longtemps (car il est en Dieu), et que notre existence est bonne (car il vient d'apparaître aux hommes), ce Logos lui-même, unité de deux,  Dieu et homme, cause pour nous de tous les biens: ayant appris de lui à bien vivre, nous sommes introduits dans l'éternelle vie." -5-

 

Après avoir chanté le Christ seul maître, lumière qui chasse toutes les ténèbres et toutes les incertitudes, Clément examine les croyances et les cultes païens. Il reprend à son compte la thèse de saint Justin: les sages de l'antiquité ont été éclairé par le Logos, mais le mensonge est venu pervertir la religion.

Sans concession et sans agressivité, Clément démontre les faiblesse du paganisme et achemine son lecteur jusqu'à la rencontre de Dieu.

Le monde a besoin d'être éclairé, relevé, sauvé. La vérité totale ne se trouve que dans les Ecritures  et dans le Logos lui-même que désormais les hommes peuvent écouter et contempler le visage éblouissant.

L'histoire du monde toute entière doit converger vers l'incarnation du logos, le seul véritable hiérophante. 

 

Notes et bibliographie:

1 Les mystères d'Eleusis tournaient autour du mythe de Perséphone/Koré et de sa mère Déméter: Koré ayant été enlevée par Hadès, dieu des enfers, Déméter s'enferma dans son sanctuaire d'Eleusis et provoqua une terrible sécheresse. A la demande de Zeus, le souverain des enfers consentit que Koré remontât sur terre tandis qu'elle passerait quatre mois de l'année près de lui dans les enfers. Déméter est la Mère des blés et Koré, la jeune fille du grain, elles sont l'allégorie de l'ancienne et nouvelle récolte.

Par sa demeure dans les enfers et celle dans l'Olympe, Koré annulait la distance infranchissable entre le séjour des morts et celui des Dieux. 

Les initiations d'Eleusis avaient pour but d'assurer la béatitude post-mortem. "Heureux qui a vu  cela avant d'aller sous terre" s'exclamait Pindare. L'initiation se terminait dans une grande lumière.

Saint Clément après avoir évoqué non sans réprobation, l'illumination des mystères d'Eleusis nous dit que "le Christ est le véritable hiérophante".

         Cf. Mircéa Eliade, histoire des croyances et des idées religieuses, Payot, 1978

2  Eusèbe de Césarée, histoire ecclésiastique, traduction Bardy, SC 41, 1955

3  A. Hamman, dictionnaire des pères de l'Eglise, DDB, 1977

4 Clément d'Alexandrie, Le Protreptique, traduct. Mondésert, SC N°2, 1949

5  Pour le chrétien le panthéisme (tout est Dieu ou tout est d'essence divine) est une colossale erreur d'appréciation. Le mystique contemple avec piété le mystère de la création récapitulée dans le Logos divin.

 

Le pédagogue

 

Après avoir présenté aux païens la foi dans son premier ouvrage "le protreptique" saint Clément propose aux convertis dans "le pédagogue"  un manuel d'éthique chrétienne.

Il s'attache à peindre l'action éducatrice du Logos incarné et flétrit avec force les principaux vices de la société  aisée d'Alexandrie. Notre début du troisième millénaire, en matière de vices,  n'a rien à envier à celui du premier, nous verrons même que sur un point précis, la situation est plus grave. Clément, contrairement à ce qu'on pourrait penser à première vue n'est pas un moraliste étriqué et ce qu'il propose est tout autre chose qu'une morale terre à terre de ligues de vertus, son programme n'a qu'une seule ambition: la ressemblance avec Dieu.

 

Aller à Dieu, ressembler à Dieu, vivre en Dieu, tel est le but de la vie humaine, nous allons donc parcourir "le pédagogue" et voir comment Clément envisage la vie chrétienne.

 

Le Christ, vrai pédagogue:

Etre un Homme,  mieux un enfant de Dieu, ce but est difficile à atteindre, nous avons tous besoin de maîtres qui nous instruisent et surtout qui par leur exemple nous montrent la voie. Clément ne refuse pas le titre de maîtres aux philosophes de l'antiquité, encore moins à Moïse et aux prophètes, mais les chrétiens ont mieux encore, puisqu'ils peuvent suivre les exemples du Logos incarné. Il est le premier chantre de l'imitatio Christi, l'imitation de Jésus Christ;  notre modèle de vie chrétienne est celle du Christ.

Pour mettre en exergue la fonction de pédagogue du Christ, Clément décline quelques titres que l'on peut attribuer au Logos incarné  et explique le véritable esprit d'enfance.

 

Surtout le Logos est notre pédagogue:

"Le Logos règne sur toutes nos actions comme précepteur, nos passions, il les guérit comme consolateur. Ce Logos ainsi multiplié, n'est qu'un seul et même Logos, arrachant l'homme aux habitudes mondaines <> le conduisant à l'unique voie de salut qui est la foi". chap. 1. "Notre pédagogue est semblable à Dieu son père, dont il est le Fils impeccable, irrépréhensible. Son âme n'est pas l'esclave des passions. C'est un Dieu revêtu de la forme humaine <> soumis sans réserve à la volonté paternelle, Logos Dieu qui est dans le Père, à la droite du Père, Dieu avec un corps. C'est une image pure et sans tache, à la ressemblance de laquelle doivent tendre tous nos efforts". chap. 2.  Voici le modèle à imiter, le chrétien doit tendre toute sa vie à se soumettre à la volonté paternelle à l'image du Logos. Cette voie qui est celle de la croix, n'est pourtant pas un joug insupportable car elle est la réponse à l'amour divin. "Dieu nous aime <> puisque de son sein paternel, il envoie vers nous son Fils unique, cette source inépuisable d'amour et de foi <> Il ne suffit pas d'observer combien il est juste de payer de retour un Dieu dont l'amour nous conduit au souverain bien et de conformer notre vie à ses commandements, mais de chercher à lui ressembler de la manière la plus parfaite qu'il nous soit possible<>. Le Logos a été fait chair pour mieux nous enseigner la pratique et la théorie de la vertu. Qu'il soit notre unique loi; regardons ses préceptes et ses avis comme la voie la plus courte et la plus directe pour nous conduire à l'éternité. Ses commandements ne respirent que la persuasion, et la crainte en est bannie". chap.3. Incarné pour se faire notre pédagogue, le Logos devient notre unique instructeur, il est la Torah/loi vivante et vivifiante.

Les  figures du  Logos:

Le Logos est un mais son activité est multiple, il est simultanément

- face de Dieu:

"Le Logos est la face de Dieu, il l'éclaire et nous la fait connaître." chap. 7

- Sagesse créatrice et médecin:

"Notre pédagogue, est la Sagesse même, Logos de Dieu le Père, il a créé l'homme, a soin de toutes les créatures, il guérit tout à la fois le corps et l'âme, et suffit à nos besoins comme médecin et comme sauveur. chap. 2

- raison:

"Tout ce qui est contraire de la droite raison est péché. <> Le Fils de Dieu est la raison même, la désobéissance envers lui produit nécessairement le péché, et l'obéissance envers lui produit la vertu. La vertu est en effet, un mouvement doux et régulier de l'âme, toujours soumis en toute circonstance à l'empire de la raison. <> Le véritable devoir de l'homme doit donc être d'obéir à la raison <> le but est de lui faire aimer et connaître la vérité. La fin de la piété et de la religion est le repos éternel dont on jouit en possédant Dieu". chap. 13.

 Nos "rationalistes" modernes ainsi que les dévots détracteurs de la raison seraient bien surpris d'entendre  de la bouche de saint Clément un tel éloge. Pour ne pas faire de contresens, il faut préciser qu'il ne s'agit pas de la raison discutailleuse et soupçonneuse mais du bon vieux bon sens corrigé par la réflexion sincère qui manque souvent aux savants scientifiques, aux théologiens, aux politiciens et autres comités d'éthique.

- général et capitaine de vaisseau:

"Comme un bon général gouverne sagement sa phalange et prend soin de la vie de chacun de ses soldats, comme un sage pilote dirige le gouvernail de son navire de manière à sauver tous ceux qui naviguent, ainsi le Logos Pédagogue, plein de sollicitude pour ses enfants, les conduit sur une route qui doit assurer leur salut". chap. 7.

La figure du pilote est bien connue, celle du général moins, ce texte explique peut-être la curieuse mosaïque de Ravenne représentant le Christ revêtu de l'uniforme de général romain?

- vigne:

"Pour le peuple simple et nouveau, c'est le Logos qui est sa vigne; comme la vigne produit le vin, le Logos donne son sang; et de ces breuvages salutaires à l'homme, l'un nourrit son corps, l'autre guérit son âme et la sauve". chap.5.  Clément développe dans "le pédagogue" une intéressante doctrine eucharistique, il ne dit pas tout sur le sujet mais ce qu'il en dit exprime un aspect peu commun de la foi de l'Eglise: "Lorsque le Seigneur nous dit: "mangez ma chair et buvez mon sang", cette nourriture est une image évidente de la foi et de la promesse. Par ce breuvage et cet aliment l'Eglise, semblable à un homme formé de plusieurs membres est arrosée et solidifiée. Elle nourrit son corps et son âme: son corps de foi, son âme d'espérance. Elle devient comme le Seigneur, qui est un composé de chair et de sang. L'espérance est le sang de la foi". chap. 6. Un des fruits de la communion selon la post-épiclèse de la liturgie de saint Basile est que les participants deviennent un corps et un esprit dans l'espérance de trouver part parmi les saints. Dans un passage un peu compliqué, saint Clément dit encore: "Le Saint Esprit, qui a formé la chair du Sauveur, est le symbole de la chair; le sang nous désigne le Logos. <> Le Seigneur est l'union du Logos et de l'Esprit. Le Seigneur qui est à la fois l'Esprit et le Logos, est la nourriture des enfants. Cet aliment est notre Seigneur Jésus Christ, le Logos de Dieu; cet aliment est l'Esprit fait chair, la chair céleste sanctifiée".  chap.6.

 Il est difficile de suivre la pensée, Clément parle probablement du Seigneur présent dans l'Eucharistie? Le Seigneur ressuscité et eucharistie est parfaitement uni à l'Esprit saint et ses fidèles communient au calice rempli de l'Esprit. Clément ajoute plus loin:

 "Boire le sang de Jésus, c'est participer à l'incorruptibilité du Seigneur. L'Esprit est la force du Logos, comme le sang est la force de la chair. Comme le vin se mêle à l'eau, l'Esprit est mêlé avec l'homme<>. Ce mystère sanctifie l'âme et le corps de ceux qui y participent avec foi <>. L'Esprit, en effet s'y mêle à l'âme, et le Logos à la chair". L.2, chap.13

Ce n'est pas d'une clarté souveraine mais celui qui lit avec les yeux de l'homme intérieur se souvient de la prière de communion de la liturgie de saint Basile.

- pasteur:

"Notre pédagogue c'est Jésus; mais lui-même se donne lui-même le nom de pasteur. <> celui  qui conduit les enfants doit être regardé comme un pédagogue: c'est un pasteur qui gouverne les enfants.  chap 7

 

L'esprit d'enfance:

Les fidèles du pasteur-pédagogue sont des enfants,  entre ses mains comme des nourrissons, nous devons nous laisser doucement transformer à son image et grandir dans la confiance. C'est l'occasion pour Clément de nous révéler ce qu'est le véritable esprit d'enfance:

"ce n'est pas, comme plusieurs l'ont pensé, parce que les enfants sont incapables de réfléchir et de faire usage de leur raison que le Seigneur nous les présente comme modèles <>. Non cette interprétation est extrêmement vicieuse. Depuis que nous sommes les enfants du Seigneur, nous ne nous traînons plus dans la fange <>. Ne connaître que Dieu pour Père, être simple, ingénu, innocent, sans artifice, sans détour,  tels sont les caractères de la véritable enfance. Aussi est-ce à ceux qui sont déjà avancés dans la doctrine du Logos que le Seigneur ordonne de rejeter loin d'eux tout souci importun des choses nécessaires à la vie, et d'imiter les petits enfants qui laissent ce soin à leur père. <> L'enfant est naturellement simple et doux, mais ceux qui  sont enfants selon Dieu, ajoutent à cette douceur, une simplicité qui ignore la ruse et la dissimulation, un coeur plein de droiture et d'élévation <> l'absence de toute espèce de fiel et de tout mélange de perversité. <> Nous trouvons dans la loi nouvelle une source intarissable de vie, une jeunesse qui ne connaîtra jamais la vieillesse, une vigueur sans cesse renaissante pour nous élever à la connaissance de Dieu, une paix imperturbable. <> le Père commun de tous reçoit avec plaisir ceux qui se réfugient dans son sein; Les voyants pleins de douceur et régénérés par le Saint Esprit, il les adopte comme ses enfants, les aime, les secourt, combat pour eux, les défend et leur donne le doux nom d'enfants".  ch. 5.

Bibliographie:

* Clément d'Alexandrie, le pédagogue, traduction M. de Génoude, Paris 1839

(La collection Sources Chrétiennes (S.C.) a consacré ses N° 10, 108 & 158 au Pédagogue, mais je n'ai pas eu l'occasion de les consulter).                                      

 

Le baptême, la ressemblance à Dieu:

Clément nous a montré l'idéal de la vie chrétienne: la ressemblance à Dieu par l'imitation de Jésus Christ dans un véritable esprit d'enfance spirituelle. Après avoir ouvert le ciel pour décliner les titres du Logos et nous faire savoir en quelle mesure nous sommes enfants de Dieu, il ne perd pas de vue que ces mêmes enfants vivent dans le monde, soumis à la séduction de ce monde. Mais avant de décrire les vices du monde et nous donner son manuel de bienséance chrétienne, Clément nous encourage en nous désignant le commencement et la fin: par son baptême, le chrétien possède une certaine perfection par la communion au Saint Esprit.

"Du moment où nous fûmes régénérés, nous reçûmes cette perfection à laquelle tendaient tous nos efforts; nous avons reçu la lumière, c'est à dire la connaissance de Dieu. <> Baptisés, nous recevons la lumière; éclairés, nous sommes faits enfants de Dieu, nous devenons parfaits; parfaits nous devenons immortels. <> On appelle cette grâce, illumination, perfection, baptême.

Baptême, parce qu'elle efface et lave les péchés; grâce, parce qu'elle nous guérit les blessures de nos péchés; illumination parce qu'elle nous fait voir cette lumière sainte et salutaire au travers de laquelle nous apercevons les choses divines; perfection, parce qu'il ne manque rien à celui qui la reçoit. Que manque-t-il en effet, à celui qui connaît Dieu.<>  Le Salut consiste à suivre Jésus Christ, parce qu'en lui est la vie. <> Sa volonté est le salut de l'homme, et cette volonté s'appelle Eglise. <> Ainsi le baptême, en nous lavant de nos péchés, qui sont comme d'épaisses ténèbres, ouvre notre âme à l'esprit divin. L'oeil de notre âme devient aussitôt clair et lucide; l'Esprit Saint descend en nous. <> Le semblable cherche son semblable; ce qui est saint est naturellement porté à aimer Celui qui est la Source de la Sainteté". chap. 6.

En quelques mots, Clément expose toute la doctrine orthodoxe du baptême, bain de régénération, illumination, communication du Saint Esprit, plénitude de la grâce. Par le baptême tout est donné; comme dans l'enfant à naître se trouve la plénitude de l'homme accompli, ainsi dans le baptême, l'homme nouveau déifié par la présence de l'Esprit Saint est déjà là en puissance, il ne lui manque rien pour accomplir son destin d'enfant de Dieu sauf d'exercer son libre arbitre et à l'imitation de Christ soumettre sa volonté à celle du Père.

Curieusement, peut-être suivant la tradition alexandrine qui ne dépend pas directement de saint Paul, Clément ne semble pas faire allusion à la symbolique de la résurrection avec le Christ, au passage de la mort à la vie en Christ, alors que tout son enseignement porte sur la "sequela  Christi", la marche à la suite du Christ.

Saint Clément  ne se berce pas d'illusion, le baptême n'est pas l'accomplissement mais le commencement de la lutte, il ajoute:

 "Nous sommes parfaits autant que nous pouvons l'être en ce monde.<> La foi est la perfection de la doctrine ".

La foi:

Cette foi, n'est pas synonyme de croyance en quelque chose mais fidélité, confiance en la Parole divine.

"Désormais nous ne sommes plus sous la férule de la Torah/loi qui gouverne de l'extérieur de notre être sous le régime de la crainte des châtiments mais sous la conduite du Logos, Torah vivante qui est le pédagogue du libre arbitre". Chap. 6.

 

Pour saint Clément, ce Logos pédagogue n'est pas une vue philosophique, une simple idéologie lancée par un maître du passé, mais une personne vivante dont la vie et l'enseignement perdure dans l'Eglise, c'est en elle que nous trouvons le Logos véritable, la connaissance de Dieu et la paix céleste.

"Le seul moyen de devenir parfaits est d'accepter Jésus-Christ pour notre chef, et de faire partie de son Eglise. <> Nous trouvons dans la Loi nouvelle, une source intarissable de vie, une jeunesse qui ne connaîtra jamais la vieillesse, une vigueur sans cesse renaissante pour nous élever à la connaissance de Dieu, une paix imperturbable. <> Nous nous réunissons autour de l'Eglise notre mère. <> On donne à l'Eglise le nom d'upomoné, qui signifie patience, stabilité, soit qu'on veuille dire par là qu'elle demeure éternellement dans une joie inaltérable, soit qu'elle se soutient par la patience et la constance des fidèles qui la composent, et qui membres de Jésus-Christ , rendent constamment témoignage à sa divinité par de perpétuelles actions de grâces". Chap. 5.  

Les Ecritures:

Les livres saints de la première Alliance et même ceux de l'Alliance éternelle ne sont pas toujours d'un abord facile, l'histoire sainte parait souvent chaotique, les préceptes ont-ils un caractère universel ou de circonstance? Clément nous montre comment Jésus, le divin pédagogue en parcourant les Ecritures  en relativise certains et parmi une multitude en choisit pour ses enfants pour que, sans joug inutile, ils aient la vie en surabondance. Chaque état spirituel, chaque âge, chaque rang, y trouve les instructions qui lui sont nécessaires. Pendant sa vie terrestre, Jésus n'a pas voulu substituer une Torah à une autre et formaliser les règles de vie. Par le sang de la croix, il s'est acquis un grand Corps dans lequel il réside,

"sa volonté est le salut de l'homme, et cette volonté s'appelle Eglise". Chap. 6.

 

L'Eglise:

L'Eglise est présente à tous peuples, tous temps, toutes cultures et une avec le Pédagogue céleste énonce à tous l'unique Parole de Vérité et les voies du Salut en tenant compte des particularités des personnes, des lieux et des temps.

"Le maître de la bonne doctrine est l'Eglise, l'épouse du Christ, à qui lui-même a remis sa puissance, sa volonté, sa sagesse, sa doctrine et le pouvoir de nous sanctifier. Attachons-nous de plus en plus au corps sacré de cette Eglise dont nous sommes les membres <> adorons en elle cette grande Economie par laquelle Dieu, se faisant homme, nous instruit, nous élève au rang de ses fils, nous ouvre les cieux, et nous apprenant sur la terre qu'il est notre Père, le devient réellement dans le ciel".

L. 3, Chap. 12.

 

Le péché, l'ascèse:

Si nous avons tout reçu par et dans le baptême, qui restitue en nous l'image de Dieu qui avait été altérée par le péché, nous devons atteindre la ressemblance parfaite du Logos-Dieu qui est dans le Père par la tension de tous nos efforts:

"Faisons tous nos efforts pour pécher le moins possible. Avant tout, il convient de nous débarrasser des passions et des maladies de notre âme, il faut éviter de tomber facilement dans l'habitude du péché. <>L'homme sage ne pèche jamais volontairement mais il faut aussi éviter de tomber fréquemment dans les fautes involontaires. Enfin il ne convient pas de rester longtemps dans l'état de péché, mais faire retour au bien par la pénitence" L2, chap. 2.

Clément nous révèle sa conception du péché,  elle est très proche de son  étymologie hébraïque: "rater la cible".

Tout péché, dit-il,  est un acte contre la raison.

 

Pour montrer l'attitude juste du chrétien face aux tentations du monde, Clément propose  une règle de vie, très exigeante, (trop parfois quand il bannit tout plaisir même honnête), car son modèle, la vie de Christ, est très élevé. Et surtout, la banalisation et la généralisation des vices exigent une riposte vigoureuse.

"J'ai honte, je l'avoue, d'entrer dans le détail de toutes les infâmes coutumes; <> Le vice a désormais dépassé toute limite; il promène en public ses joies lascives et insultantes, il coule à plein bords dans nos villes, il est la souveraineté commune et universelle. <> La loi se tait sur les désordres, et se prévalant de son silence, ils appellent facilité de moeurs ce qui est le plus horrible excès de la criminelle impudicité. Ils violent la nature et se croient innocents des souillures. Mais si la loi humaine se tait, la justice divine ne se taira point. Ils appellent sur leur tête d'inévitables calamités". L. 3, Chap. 3.

Heureuse époque, au moins la loi se taisait et ne validait pas la perversité.

 

La justice divine:

Ne faisons pas de contresens sur la justice divine, il ne s'agit pas de promesses de châtiments divins mais de ce qu'on peut appeler la loi de causalité: on ne viole pas impunément la nature, on ne pollue pas sans réaction le subconscient, on ne blesse pas mortellement l'âme sans mettre en péril ce qui fait l'homme, la civilisation. Dieu gouverne le cosmos par le Logos et les logoi qui sont les principes mettant en oeuvre le plan divin. Toute résistance au plan divin engendrent naturellement souffrance dans la remise en ordre. Nous sommes dans l'ordre du cosmos et non dans celui de la providence individuelle qui est une autre question.

 

Le logos incarné a renouvelé la nature humaine et donne a chacun la possibilité de recevoir en lui le feu divin, et,  par la liberté intérieure, de se délivrer de la mort pour recevoir

"comme ornement la durée sans fin de l'éternité". L.3, chap. 1. "Le sang humain s'est mêlé et communiqué à la nature divine du Logos par la grâce du Saint Esprit <> Notre divin maître veut que nous soyons, sans faste et sans arrogance, sans vaine gloire et sans péché, portant notre croix, uniquement occupés du soin de notre Salut". L3, chap. 3. 

 

Le Pédagogue, selon saint Clément, veut la pratique avant tout. La connaissance de la Vérité,  c'est d'abord la réception des préceptes salutaires pour mener une vie paisible,  sans honte, sans reproche et parvenir à la ressemblance du Dieu-Homme

"Les instructions de notre bon Pédagogue Jésus ne sont ni trop sévères, ni trop indulgentes, en nous les donnant , il a soin de nous donner la force qui est nécessaire pour les mettre en pratique. <> Par sa seule présence sur la terre, changeant en une flamme pure et céleste tout ce qui a de terrestre en lui, il a accompli dans toute son étendue cette magnifique promesse: Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Oui, cet oracle de Dieu, c'est le Christ qui l'a accompli, changeant le vieil homme en homme nouveau, la créature mortelle en créature divine. Nous donc, enfants d'un bon  Père, obéissons à sa Parole, accomplissons sa volonté". chap.12.

 

 

                                         

 

les Stromates

                                                                                 

 

Saint Clément d'Alexandrie, au début de son second grand traité (le Pédagogue) nous  donne le plan de son projet de trilogie dont nous avons déjà étudié les deux premiers volets, le  Protreptique et le Pédagogue.

" Le Logos voulant achever étapes par étapes, notre Salut, suit une méthode excellente, il exhorte (protrepon) d’abord à la conversion ; puis il discipline (paidagogon) et finalement, il instruit (ekdidascon)".Péd. 1,1

 

Le "protreptique" a pour but de détacher les lecteurs du paganisme pour les inviter à considérer la foi chrétienne. Le "Pédagogue" apprend au nouveau baptisé les œuvres de la foi. Le troisième devrait donc s’appeler " le Maître " (o didascalos).

 En  fait, pour le dernier volet de son projet, il nous a laissé sept livres groupés sous le nom de " Stromates ". Ce mot est le plus souvent traduit par "tapisseries". Ce sont donc des réflexions jetées sans ordre apparent qui forment une tapisserie patchwork. Nous dirions aujourd'hui pour ce genre de travail: mélanges. Il n'est pas impossible que saint Clément ait laissé ce titre pour montrer l'inachèvement de son exercice et même l'impossibilité d'y aller jusqu'au terme. Car il avait l'ambition de créer pour le disciple un état d'âme supérieur, caractérisé par la connaissance théorique et pratique parfaite des choses divines et humaines, grâce à la contemplation de la Sagesse divine à l'œuvre.  Son projet initial fut d'aboutir à la gnose parfaite. Programme inhumain; Il s'est donc contenté de donner le programme et des éléments de travail pour l'avancer avec la grâce de Dieu. Clément a aussi délibérément laissé ce titre pour que le lecteur ne s'illusionne pas sur la connaissance des Mystères.

"Nos livres, les Stromates, sont loin de ressembler à ces jardins soigneusement entretenus. <> Pourquoi ce désordre apparent? Parce que l'Ecriture veut demeurer secrète et mystérieuse, afin d'échapper aux mains rapaces qui dérobent et emportent les plus beaux fruits". Strom. 7, chap. 18

Aucun livre ne peut enfermer la Vérité; sa réalité n'est accessible en plénitude qu'à celui qui a atteint, avec la grâce de Dieu la maturité spirituelle dans la Tradition de l'Eglise une. Un bon livre écrit par le meilleur théologien, même la Bible, les Saintes Ecritures de Dieu transmises par les prophètes et les apôtres, ne peut élever l'âme à la plénitude de la contemplation. Comme une braise, le livre peut allumer le feu de l'Intelligence et de l'amour, mais seule la fréquentation de l'Eglise et d'un maître dans l'Eglise embrasse le cœur du feu de l'Esprit et lui donne de le conserver et de faire progresser l'union. J'ajoute qu'il ne faut pas s'inquiéter si on a l'impression de ne pas avoir découvert ce maître. Dieu donne quant il veut, où il veut, la Tradition liturgique reçue avec piété, discernement, fidélité et enthousiasme est aussi parfaitement maître de Vie: Christ ressuscité est au milieu de nous quand nous célébrons ses Mystères, nous y recevons les baisers du Logos de vie et l'haleine de l'Esprit vivifiant.

 

Il faut lire les stromates si nous voulons comprendre l'âme de saint Clément et nous plonger dans la grande tradition de l'Eglise d'Alexandrie, mélange elle aussi de hautes spéculations théologiques et de simplicité de la foi, d'élans ascétiques et d'équilibre de vie chrétienne, d'attachement aux Ecritures et de liberté intérieure.

Les stromates sont remplies de ces paradoxes, ils contiennent en abrégé toute la doctrine de Clément. Nous essayerons ici de saisir l'essentiel pour notre sujet, connaître les apports de notre tradition alexandrine à la doctrine chrétienne. Nous dégagerons plus particulièrement les grands thèmes qui sont:

1. la philosophie, la foi

2.  les vertus, l'ascèse.

3.  la vie chrétienne dans le mariage

4.  la connaissance de Dieu & l’apophatisme

5. prière

6. L'Economie divine et le Salut.

 

la philosophie:

 

Clément a un grand respect des spéculations sur la théodicée des philosophes, leur recherche de la vertu et de la connaissance de l'humanité. Il ne veut pas seulement voir des fables dans la mythologie mais une œuvre de la Providence divine pour éduquer les nations étrangères à l'Alliance d'Israël. Il va même jusqu'à penser que les philosophes sont des pillards qui ont volé quelques traces de Sagesse  et quelques parties de vérité dans les prophètes hébreux et qui loin d'avouer le fait, se sont attribué l'esprit d'intelligence comme leur propre bien. Strom. 1,17. Il se trompe certainement, nous le savons par la datation des livres bibliques et celle des œuvres des philosophes et aussi par la critique interne qui certes y discerne des analogies mais constate une toute autre perspective: La Sagesse des Ecritures est un attribut de Dieu et aussi un des noms du Logos, elle scrute les profondeurs de Dieu et amène l'Humanité à connaître le plan de Dieu tandis que celle des philosophes anciens, sans être athée, fouille l'âme de l'homme et exalte sa grandeur sans lui cacher ses petitesses, L'une procède de la Révélation, l'autre de la réflexion.

Si donc Clément croit au larcin des philosophes, il ne condamne pas l'étude de la philosophie qui est pour lui une sorte de propédeutique à la connaissance de la vérité.

"La philosophie grecque, selon les uns, atteint comme par hasard la vérité, mais très faiblement; elle est loin de la posséder toute entière. Selon les autres , c'est une création du démon.<> Mais selon nous, si la philosophie grecque n'a  pas la vérité dans toute sa sublimité, si elle est absolument sans force pour l'accomplissement des préceptes du Seigneur, toujours est-il qu'elle prépare la voie qui mène à la doctrine vraiment royale, puisqu'elle corrige et forme les mœurs à un certain point, et qu'elle rend assez fort celui qui croit à la Providence, pour recevoir l'enseignement de la vérité". Strom. 1, 16.

L'histoire des idées a surtout retenu, et c'est devenu un lieu commun des théologiens médiévaux, la position de la philosophie servante de la théologie, le rôle de préparation à l'édification du discours apologétique et théologique. Aujourd'hui nous ambitionnons d'établir un dialogue inter-religieux, pour que celui-ci  ne soit pas  une simple tribune de discours creux ou une sorte de fédération syncrétiste, les chrétiens peuvent mettre en avant la pensée de saint Clément sur la philosophie et l'étendre aux systèmes religieux: la philosophie est le pédagogue des païens, comme la Torah/Loi le fut pour les juifs. Elle puise son origine dans la Sagesse divine, non pas essentiellement mais parce que la Raison est un don de Dieu aux hommes.

"Dieu est le principe de toutes choses bonnes, le unes immédiatement comme l'ancien et le nouveau Testament, des autres comme secondairement comme la philosophie. Peut-être même, la philosophie a-t-elle été donnée aux grecs au même titre de l'Ecriture, avant que le Seigneur les appelât. <> la philosophie est donc une étude préparatoire, c'est elle qui ouvre la route à celui que Jésus-Christ mène à la perfection. <> Sans doute la Vérité n'a qu'une voie; mais d'autres ruisseaux lui arrivent de divers côtés, et se jettent dans son lit comme dans un fleuve éternel. Aussi nous dit: "Ecoute mon fils, et reçois mes paroles, afin que de nombreuses routes s'ouvrent devant toi dans la vie car je te montre les voies de la Sagesse, afin que les sources ne tarissent pas". Strom.1, 5

Mais attention, Clément ne met pas tout sur le même pied, s'il admet que les non chrétiens qui cherchent la Vérité sont plus ou moins illuminés par le Logos source de la vérité, il pose aussi que ces parcelles de vérité sont insuffisantes à la pleine connaissance de Dieu tant qu'elles ne seront pas réunies dans la vraie théologie du Logos éternel.

"Tous ceux qui ont recherché la Vérité ont été illuminés plus ou moins par le Logos, source de la vérité. Si l'éternité résume en elle-même l'avenir, le présent et aussi le passé, la vérité beaucoup mieux que l'éternité, peut rassembler ses propres semences (logoï), bien qu'elles soient tombées sur des terres étrangères. On retrouve aussi ces parcelles de vérité dans les hérésies, bien qu'elles aient mis en pièces le Christ et sa doctrine. <> Bien qu'elles soient si différentes entre-elles et qu'elles soient à si grande distance de ce qui forme l'ensemble de la vérité, elles s'y rattachent par quelque côté et <> peuvent recomposer le corps. <> Or celui qui réunira de nouveau en un seul tout ces fragments épars, sachez qu'il contemplera, sans danger d'erreur, le Logos parfait, la vérité". Strom. 1, 13

Si les voies de la sagesse sont diverses pour arriver sur la route qui conduit à la Vérité, c'est par la foi seule que l'on peut arriver à la connaissance de Dieu.

 "Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu". Strom.2,2

Bibliographie:

* Clément d'Alexandrie, les Stromates, traduction M. de Genoude, Paris 1839

 

La foi:

  Après avoir examiné comment saint Clément nous invitait à comprendre la sagesse philosophique et à découvrir les parcelles de vérité du Logos dans la philosophie et dans les religions que nous appelons païennes, nous poursuivons l'étude des Stromates par la recherche de ce qu'il dit sur la foi.

 

La foi chrétienne héritière de la confiance en Dieu du judaïsme est tout à la fois, évidence de l'existence du créateur et de sa providence, recherche de la connaissance divine et de sa justice, louange et moteur de l'accomplissement des commandements. Elle ne repose pas sur des discutables preuves de l'existence de Dieu mais sur la confiance au Dieu qui se révèle dans l'histoire des hommes et par les Ecritures.

"La foi est un préjugé volontaire, un pieux assentiment, la substance des choses que nous devons espérer, et l'évidence de celles que nous ne voyons pas. <> Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. <> Le sentiment est le principe de la foi. N'est-ce pas lui qui suggère les principes à notre raison et à notre intelligence? Ainsi qui croit aux saintes Ecritures  reçoit avec elles la Parole du Dieu qui a donné les Ecritures. La foi ne repose pas sur des preuves matérielles. "Heureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru". Strom. 2, chap. 3

 

Le chrétien de Clément ne se satisfait pas de la "foi du charbonnier", il n'est pas crédule, ni paresseux. Si certainement, il possède comme une certitude évidente la réalité de la providence divine, il sait que la véritable relation ne peut s'établir que par la connaissance, la recherche constante de la communion.

"la foi est un bien intérieur qui, sans chercher Dieu par la voie de l'examen, le proclame et le glorifie comme réellement existant. De là pour le chrétien, engendré par elle et développé en son sein, nécessité impérieuse de travailler avec le secours divin, à connaître Dieu dans la mesure et la proportion de ses forces. <> Croire à Dieu d'une foi inébranlable et non équivoque, est le fondement de la connaissance. <> Il a été dit: "On donnera à celui qui possède déjà". Qu'est-ce à dire? A la foi s'ajoutera la connaissance , à la connaissance l'amour, à l'amour la possession de l'héritage. Les vœux du chrétien sont comblés quand, suspendu au Seigneur par la foi, la connaissance et l'amour, il monte conjointement avec lui au séjour où règne Dieu et le Gardien de notre foi et amour".  Str.7, chap.10.

 

Clément met bien en avant la foi dans le sens de l'hébreu "émouna"= "confiance inébranlable", comme préalable à toute vie en Dieu. Mais cette vie en Dieu doit être entretenue et grandir sans s'arrêter de progresser par la recherche de la connaissance de Dieu et de sa justice. La foi pour ainsi dire est le commencement de la relation, les fiançailles, tandis que la connaissance de Dieu est le cheminement vers l'union parfaite, le mariage mystique. Car le chrétien ne doit jamais cesser de progresser dans l'approfondissement de la doctrine divine qui  conduit à l'accomplissement des préceptes. Clément remarque que saint Paul en écrivant "C'est dans l'Evangile que nous est révélée la justice de Dieu, suivant le degré de votre foi", fait allusion au progrès dans la foi à l'image des apôtres demandant au Seigneur d'accroître en eux la foi, qui pareille au grain de sénevé, jette de profondes et salutaires racines dans l'âme et y prend un si vaste développement que la connaissance des plus sublimes mystères vient y reposer sous son ombre.

Le progrès spirituel:

Il est évident que le progrès spirituel n'est pas à la mesure des seules forces humaines et qu'il est conditionné au don gratuit de Dieu, ce que nous appelons la grâce. La foi est le commencement de notre Salut, la foi sauve en nous permettant de reprendre la relation avec Dieu là où la chute l'avait laissée, mais la foi sans les œuvres de la foi, la gratitude, l'obéissance aux préceptes divins et l'action de grâces, est insuffisante pour recevoir en nous la plénitude du projet de Dieu, vivre en Dieu en toute conscience.

"Pas de connaissance indépendamment de la foi, pas de foi indépendamment de la connaissance.<> La foi est l'oreille de l'âme, c'est à elle que le Seigneur fait allusion dans les paroles "Que celui qui a dans oreilles pour entendre, entende" afin qu'ayant eu foi , il comprenne ce que dit le Seigneur, selon le sens que le Seigneur y attache. <>

C'est la foi qui sauve, jamais néanmoins sans le concours des bonnes œuvres. Naturellement prédestinés au bien , nous devons faire l'effort pour l'acquérir. Cette recherche demande aussi un esprit sain et droit, qui ne se laisse retarder dans ses poursuites par aucune difficulté. C'est là surtout que nous avons besoin de la grâce divine, d'une doctrine pleine de sagesse, de dispositions chastes et vertueuses; là enfin qu'il faut demander au Père de nous attirer à lui".  Strom.5, chap. 1

 

L'amitié de Dieu:

Le parfait gnostique de Clément recherche la compagnie de Dieu pour devenir son ami, chanter la louange avec reconnaissance. Sa recherche théologique est toute orientée pour entrer en communion de plus en plus ardente avec son Seigneur; sa connaissance des dogmes sacrés n'est point fureur théologique passionnée de disputes, elle a pour but premier l'intériorisation des mystère pour la vie et non comme arme offensive.

La méditation des mystères est un sacrifice pacifique qui, selon le sens ancien de la tradition juive de Corban, permet le rapprochement de la nature humaine avec l'ineffable divin.

"La foi ne doit point marcher isolée et oisive, mais conduite par l'esprit d'investigation. Loin de nous la pensée d'exclure toute recherche: "Cherchez dit le Seigneur, et vous trouverez". Selon Sophocle, "la vérité que l'on cherche activement, on peut la découvrir, elle échappe si on la poursuit avec mollesse". <> Mais il faut appliquer à la recherche la faculté clairvoyante de l'âme, écarter tous les obstacles qui pourraient gêner la découverte, et repousser loin de soi les querelles, l'envie et la dispute, un des plus redoutables fléaux de l'humanité. <> Chercher à approfondir la nature de Dieu, avec désir de se rapprocher de lui, et non dans un vain amour de la dispute, est un exercice salutaire".  Strom. 5, chap.1

 

Clément n'est pas ennemi des dogmes ecclésiastiques, il fait souvent appel à la Tradition et n'hésite pas à stigmatiser les hérétiques qui s'enflent de discours aussi creux qu'abscons en enfumant les ignorants ou les curieux par une fausse gnose orgueilleuse et prétendue occulte .

"Il est des  malades opiniâtres qui n'essaient pas même de prêter l'oreille aux exhortations de la vérité. Ils font plus, ils s'arment de frivolité et d'impudence, blasphémateurs hardis les voilà qui s'attribuent la connaissance des dogmes le plus élevés sans avoir rien appris, sans examen, sans effort préalable. <>Le gnostique (le vrai –NDLR-) est donc le seul qui, ayant vieilli sur les Ecritures  et gardant l'inviolable pureté des dogmes qui lui viennent des apôtres et de l'Eglise, vive une vie selon l'Evangile. <> La vie du gnostique ne me semble qu'un enchaînement d'actions et de paroles conformes aux traditions du Seigneur. <> Il ne faut jamais, à l'exemple des hérétiques, adultérer la vérité, ni déroger la règle de l'Eglise pour satisfaire un vain désir de gloire personnelle au détriment du prochain, auquel nous devons apprendre à chérir et à embrasser la vérité". Strom. 7, chap. 16

 

La foi clémentine n'est certainement pas agitation de la pensée, une réponse à l'anxiété  sur la destinée. Clément recherche l'étymologie grecque du mot foi Pistis et propose le mot stasis qui signifie station, repos. Ainsi pour lui,

"la foi est avant tout, repos de l'esprit dans ce qui est". Strom. 3, chap. 22

Le désir de connaître Dieu n'est pas indiscrète curiosité mais débordement du cœur. Le cœur du fidèle devient la tente de la rencontre, le temple de Dieu. Et, par la grâce, ce temple mystique se construit et se maintient  par trois piliers, la foi, l'espérance et l'amour.

" Dieu est amour, il se donne à connaître à tous ceux qui l'aiment, comme aussi Dieu est fidèle, il se communique aux fidèles par la voie du précepte. Il faut que nous nous confondions en Lui par les liens de l'amour divin, afin de contempler la sainteté infinie par une sainteté qui lui ressemble, ouvrant une oreille docile et sincère à la Parole de vérité. <> Il faut être purs pour entrer dans l'enceinte sacré du temple était gravé à l'entrée du temple d'Epidaure. La pureté consiste à n'avoir que de saintes pensées. <>  En effet, le temple de Dieu repose ici-bas sur trois fondements: la foi, l'espérance et l'amour". Strom. 5, chap.1

 

A l'entrée du troisième millénaire, notre occident chrétien est confronté à des nouvelles formes de religiosité et même à un retour du paganisme dans ses formes les plus archaïques comme l'astrologie et la sorcellerie. La fausse gnose théosophe qui prétend révéler les mystères occultés par les Eglises fait appel à un certain scientisme spirituel. Saint  Clément d'Alexandrie nous dit que la foi est un don de Dieu et que nous sommes sauvés par la grâce. La vraie gnose, connaissance des mystères, a pour objet d'aimer encore plus le Dieu vivant pour accomplir notre vocation de créature déifiée. 

                                                                                                                                   

 

 

Les vertus, l'ascèse.

 La foi donne le salut, c'est à dire la santé parfaite de la personne unifiée dans son corps, son âme et son esprit, et cela pour toujours (Il n'est pas impossible que pour les premiers alexandrins comme pour saint Irénée, que le Salut soit apparenté au concept de Vie éternelle). La foi pourtant ne peut se contenter d'être confiante dans le destin, elle ne peut sauver sans le concours des bonnes œuvres qui lui donnent force et vitalité. La foi est en premier lieu, écoute de la Parole de Dieu, puis l'entendement permet l'obéissance à la Parole. Alors par l'obéissance, nous achevons la création et nous sommes amenés à la perfection de notre être. Adam parfait, Homme complet, bref ami de Dieu.

Le Logos divin par son incarnation est le modèle parfait que nous devons suivre, car Jésus est le Sauveur et Seigneur de tous, "enveloppant tout dans son unité". Strom. 4, chap. 25

"Le premier degré de la foi, c'est connaître Dieu; puis après la confiance que l'on a placée dans l'enseignement du Sauveur, il faut répudier toute injustice, et penser que cela est conforme à la connaissance de Dieu. Envisagé sous cet aspect, l'homme qui rend à Dieu le culte le plus pur est quelque chose d'honorable ici-bas. <> Mais la plus parfaite, la plus sainte, la plus éminente, la plus souveraine, la plus royale, la plus bienfaisante de toutes les natures, c'est celle du Fils de Dieu <> Lui le Logos du Père n'a pris la dispensation de toutes choses que pour complaire à Celui qui lui a tout subordonné. Voila pourquoi tous les hommes sont à lui; les uns parce ce qu'ils le connaissent déjà; les autres quoiqu'ils ne le connaissent pas encore , les premiers à titre d'amis, les seconds comme fidèles serviteurs, d'autres simples serviteurs.<> Il est le Sauveur de tous. Le  Sauveur et le Seigneur de tous? Oui le Sauveur pour tous ceux qui ont cru, parce qu'ils ont voulu le connaître. Seigneur , pour tous ceux qui ne croient pas, jusqu'au jour où, capables de le confesser, il recevront de lui un bienfait spécial et approprié à leur situation. Chaque acte du Seigneur remonte au Tout-Puissant, et le Fils lui-même est pour ainsi dire, un acte du Père. Le Sauveur ne haïra jamais les hommes, lui qui entraîné par un amour suréminent pour les hommes, sans dédain pour la faiblesse de la chair, en a revêtu les infirmités pour venir sauver tous les hommes sans distinction."   

                                                                                            Strom. 7, chap. 2

 

Au premier abord, il semble que la conquête des vertus, l'ascèse, soit pour Clément une douce montée vers la perfection sans furieux combats. En un certain sens c'est bien cela, Clément est le précurseur de la voie d'enfance, chère à Thérèse de Lisieux dont le nom a fait le tour de l'univers.  Le chrétien est en effet entre les mains du Christ, il lui suffit d'être attentif à sa Parole et de se laisser doucement transformer en Lui. Par le baptême, nous déposons le vieil homme, nous nous dépouillons du vêtement de la méchanceté et revêtons le Christ, nous voila, en vérité,  petits enfants de Dieu. Cela pourtant implique une vie en accord avec cette dignité. Le chrétien "gnostique" a déjà choisi entre les deux voies, il a délaissé celle du mal et de la mort pour celle de la justice et de la vie. La voie de la vie mène à la perfection par un double chemin, celui des œuvres et celui de la connaissance.

Connaître le Seigneur , c'est certainement être fidèle aux préceptes et travailler avec la grâce pour acquérir la charité parfaite, plénitude de la foi, imitatrice de Dieu.

Dieu ne parachève pas son don de vie sans l'acquiescement de l'homme, la vie éternelle est le fruit de la synergie (l'union des forces) de Dieu et de l'humanité; bien certainement Dieu est premier et sans lui, rien! les énergies ne sont pas égales en puissance: l'un donne gratuitement, l'autre reçoit avec gratitude, les deux mouvements sont indispensables.

"Dieu est appelé amour, parce qu'il est bon. La charité qui émane de lui ne souffre point que l'on nuise au prochain, soit en lui faisant tort le premier, soit en lui rendant outrage pour outrage. Pour tout dire en un mot, imitatrice de Dieu, la charité répand ses bienfaits sur tous indistinctement. La charité comme le Christ, est donc plénitude de la Loi, c'est à dire présence toujours agissante du Seigneur qui nous aime. Strom. 4, chap.18

"Regardez le médecin, il rend la santé aux malades qui par leur énergie intérieure, concourent avec lui au rétablissement de leur santé. Dieu agit de même vis à vis de nous. Il accorde le salut éternel à ceux qui travaillent concurremment avec lui à l'édifice de la connaissance et des bonnes œuvres. Oui la promesse divine ne se réalise que par l'action de l'homme, puisque l'accomplissement des obligations imposées par le précepte est laissé en notre pouvoir. Strom. 7, chap. 7

 

 Il y tout de même un combat à mener, celui de l'acquisition de la liberté d'esprit, de l'éloignement des excès.

"La paix et la liberté ne sont assurées que par un combat incessant et ininterrompu contre les attaques des passions." Strom. 2, chap.20

 

La lutte contre les passions, le courage:

Lutter contre les passions consiste à se connaître soi-même, être attentif en tout temps, en tous lieux, en toutes choses, à chacun de ses actes et de ses pensées pour savoir si notre conduite est bien celle de l'ami de Dieu qui doit se tenir toujours en sa présence. La stabilité dans le maintien dans la présence de Dieu est déjà un avant goût du Royaume.

"Le courage a plusieurs nuances, telles que, la tolérance, l'élévation de l'âme, la force du cœur, la libéralité, la magnificence. De là vient que le gnostique ne s'affecte en rien de la censure du vulgaire et ne se soumet ni aux opinions ni aux flatteries du dehors. <> Il faut donc apprendre à être fidèle à soi-même et au prochain et à se conformer aux préceptes divins. On est le serviteur de Dieu quand on se soumet à la Loi; mais purifier son cœur, non plus en vertu du commandement, mais par amour pour la connaissance, voila dans quelles conditions on devient ami de Dieu. nous ne naissons point naturellement vertueux et la vertu, quand nous sommes nés, ne se développe point en nous à la manière de nos organes, sans notre concours. <> Quant'à la nature de notre combat, elle est multiple et constante. En effet nous n'avons pas à lutter seulement contre la chair et le sang, mais contre les puissances spirituelles, qui par notre chair, soulèvent la tempête des passions. <> Nous avons reçu l'intelligence pour savoir ce que nous avons à faire, et ce précepte "connais-toi toi-même" signifie en cette occurrence : sachez quelle est votre fin dernière, nous avons été placés dans ce monde pour embrasser volontairement la fidélité aux préceptes, si nous voulons parvenir au Salut. <> Avons-nous embrassé volontairement le précepte avec toutes les considérations nécessaires, l'avons-nous observé dans sa rigueur: nous sommes fidèles. Mais si notre reconnaissance monte vers Dieu par la charité pour lui rendre grâces, autant qu'il est en nous des bienfaits que nous avons reçus: nous obtenons le titre d'amis. Il n'est pas meilleure action de grâces envers son créateur que d'accomplir ce qui est meilleur devant Dieu." Strom. 7, chap. 3 

L'amour

La plus haute des vertus est sans conteste la charité, l'amour de Dieu et du prochain. La charité est le sommet de l'enchaînement des vertus, car toutes se tiennent mutuellement, toutes sont couronnées, amenées à la perfection par la charité. Clément nous appelle à distinguer le péché du pécheur, haïr la faute, estimer le coupable. Pour s'élever jusqu'à l'amour parfait, notre Clément enseigne la voie de l'apathéia (l'absence d'envie) et donc le rejet d'esprit de puissance sur les êtres et de possession sur les choses.

"Il faut donc que l'homme parfait s'exerce à la charité, et par elle s'élève jusqu'à l'amitié de Dieu, en accomplissant ses préceptes par amour pour lui. Quand le Seigneur nous enjoint d'aimer nos ennemis, il ne nous recommande pas d'aimer le mal, l'impiété, l'adultère, le vol, mais d'aimer le voleur, l'impie, l'adultère, non en tant qu'ils pèchent et qu'ils couvrent d'ignominie la dignité de l'homme, mais en tant qu'ils sont hommes et l'œuvre de Dieu. <> Nous disons que les pécheurs sont ennemis de Dieu! Pourquoi? parce ce qu'ils sont ennemis des préceptes contre lesquels ils se révoltent. Pour une raison contraire, nous nommons amis de Dieu ceux qui se soumettent à ses commandements. Amis donc, à cause des liens volontaires qui unissent ceux-ci à Dieu, ennemis à cause de l'éloignement volontaire qui les sépare de Dieu. <>

"Tu ne désireras point".  Ce commandement ne flétrit pas la génération comme si c'était un acte abominable; c'est là une doctrine impie.  Nous disons que les choses du monde nous sont étrangères, non qu'elles soient déshonnêtes et mauvaises, en elles-mêmes, non qu'elles  n'aient de commun avec le Dieu, maître de l'univers, mais parce que, hommes d'un jour, nous ne vivrons pas éternellement au milieu d'elles. Envisagées sous le rapport de la possession , elles nous sont étrangères, puisqu'elles nous échappent. <> Il nous faut donc user dans les limites de la nature des choses dont le précepte nous éloigne sagement, nous tenant en garde contre tout excès et contre toute affection aux biens matériels. Strom. 4, chap. 13

La vie chrétienne est pour Clément d'Alexandrie union au Christ par la connaissance de Dieu et la fidélité aux préceptes de sorte que

"suspendu au Seigneur par la foi, la connaissance et la charité, il monte conjointement avec lui, au séjour où règne le Dieu et le gardien de notre foi et de notre charité." strom. 7, chap. 10.

 

L'ascèse pour notre Clément de présente pas nécessairement des exploits hors du commun et pénibles, des mortifications héroïques. L'ascèse est naturelle pour un chrétien, selon son étymologie, c'est le travail de tout les jours; le temps de carême a pour objet principal de nous amener à la Pâque et pour mission secondaire de nous appeler à la vigilance afin de ne pas se laisser distraire et garder l'ascèse.

Clément simplifie la question de l'ascèse: pratiquer l'ascèse, c'est être fidèle aux préceptes du Seigneur Jésus et travailler avec la grâce pour acquérir la charité parfaite.

La liberté intérieure & le libre arbitre:

La charité parfaite consiste à l'imitation de Dieu. Pour imiter Dieu, il est nécessaire de conquérir la liberté sur les passions

 "de dire à Dieu avec une grande liberté: "Je vis ta vie". Stromate 7.

Cette affirmation ne doit pas être incantatoire ou illusion, dire à Dieu, "je vis ta vie", représente un engagement courageux d'être conforme à l'affirmation sous peine de tomber dans la condamnation des hypocrites. L'âme du fidèle est remplie de piété, l'obéissance aux préceptes l'a convertie en un sanctuaire où vient habiter le Logos éternel, l'unique Sauveur de chacun en particulier et de tous en général. Rien ne doit l'arracher à cette présence, ni les souffrances, ni les plaisirs. Aussi,  celui qui a conquis l'hésychia, la Paix profonde, reçoit comme bénédiction, ce qui est agréable et ce qui est déplaisant, sans s'affecter.

 

" Le gnostique s'approche de la Vérité avec un cœur pur <> La prudence et la justice lui servent à l'acquisition de la Sagesse. Par le courage, non content de résister aux coups de l'adversité, il fait face au plaisir, à la convoitise, à la souffrance, à la colère, en un mot, à tout ce qui peut maîtriser l'âme par la violence ou par la séduction. <> Le courage a plusieurs nuances, telles que la tolérance, l'élévation de l'âme, la force du cœur, la libéralité, la magnificence. De là vient que le gnostique ne s'affecte en rien de la censure du vulgaire et ne se soumet ni aux opinions ni aux flatteries du dehors".   

Stromate 7

 

Célibat & mariage:

A partir de cette liberté intérieure, face aux stoïciens et d'autres, Clément pose l'absolue liberté du choix du mode de vie, mariage ou célibat. Il s'agit de deux versants d'une montagne menant au même sommet. Chacun présente des grâces et des écueils, aucun n'est assurance de perfection.

 

"La continence et le mariage sont laissés à notre choix, sans qu'il y ait nécessité de commandement de l'un ou de l'autre; Le mariage continue l'œuvre de la création; qu'on cesse de regarder comme une déchéance, l'union contractée selon le Logos. <> J'en ai fait la remarque, plusieurs de ceux qui se sont abstenus du mariage, sous prétexte de ses embarras et de ses soucis, sont tombés dans une raide misanthropie opposée à la sainte connaissance, et le feu de la charité s'est éteint dans leurs cœurs. D'autres, aussi , enchaînés au mariage et menant une vie toute charnelle, au milieu des condescendances de la loi, sont devenus, selon le langage du prophète, semblables aux animaux".        Stromate 3

 

Voici les mises en garde de Clément, elles concernent aussi bien les fidèles mariés que ceux qui s'engagent dans la continence. La grande épopée monastique, au temps de Clément, n'a pas encore peuplé l'Eglise. Aussi, il  considère les célibataires continents dans les écoles philosophiques et la qualité des couples chrétiens; Alors il fait  l'éloge des seconds en montrant que la vertu des premiers se trouve aussi dans le mariage, et parfois avec une plus grande énergie. Ne faisons pas de contre sens, le discours de Clément a pas pour objectif de dévaloriser la vie monastique mais de montrer la valeur du mariage par rapport à un certain célibat égoïste.

 

"L'homme parfait supporte tout par amour, il endure tout pour plaire non pas à l'homme mais à Dieu. <> On est continent, non seulement quand on méprise les mouvements désordonnés de l'âme, mais quand on a contenu les biens, et que l'on a conquis sans retour la grandeur de la science d'où jaillissent les opérations de la vertu. <> [Le gnostique ne sort jamais de sa manière d'être] voilà pourquoi, il mange, il boit, il épouse, non pas pour lui même, ni comme une fin fondamentale, mais parce que la nécessité l'y soumet. Epouser, ai-je dit? Oui si le Logos le lui ordonne, et comme il convient. L'homme parfait a pour exemple les apôtres. Et en vérité la vertu de l'homme ne se manifeste pas dans le choix de la vie solitaire. Vous avez surpassé le courage le plus héroïque, si dans le mariage, dans la procréation des enfants, parmi les soins que réclame une famille, maître de la joie comme de la douleur, vous restez inséparablement uni à Dieu par l'amour au milieu de ces mille embarras, et si vous vous armez de toutes les tentations qui vous viennent de vos enfants, de votre épouse, de vos serviteurs et de votre fortune.  <> Ainsi l'homme qui ne s'occupe que de lui-même est surpassé par celui qui, inférieur dans les choses de son salut, mais supérieur dans la dispensation de ce qui concerne la vie matérielle, reproduit une image atténuée de la Providence par sa sollicitude pour la vérité".    Stromate 7.

 

Ne croyons pas en lisant cette citation que Clément range l'épouse parmi les embarras de l'homme et ne reconnaisse pas la dignité de la femme! Il considère simplement la vie sociale de son temps et l'obligation de l'époux à la bonne gestion de sa maison. Il n'y a pas de différence de dignité entre l'homme et la femme, mais certainement distinction. Cela va sans dire, mais va mieux en le disant en raison de toutes les sottises attribuées à l'Eglise (non sans raison parfois)  sur ce sujet.

 

"Assurément il ne paraît pas que la femme, en ce qui touche l'humanité, ait une nature, et que l'homme en ait une autre. Il y a évidemment dans les deux, communauté de nature, et par conséquence communauté de vertu. Que si la tempérance, la justice, et les autres vertus qui en dérivent, sont exclusivement des vertus masculines, dès lors il appartient à l'homme  seul d'être vertueux; voilà la femme condamnée nécessairement à l'injustice et à l'intempérance. Mais cela est honteux même à dire. <> Les vertus réclament les efforts communs de la femme aussi bien que de l'homme <> puisqu'il y a, le fait est avéré qu'une seule et même vertu pour une seule et même nature. Nous ne voulons pas dire toutefois que la femme, en tant que femme, ait la même organisation que l'homme. La Providence a établi, pour l'avantage mutuel des deux sexes, une certaine différence. <> Egale de l'homme sous le rapport de la vie, la femme s'élève à la même vertu, mais considérée dans sa structure particulière, son lot est de concevoir, d'enfanter, et de surveiller l'intérieur de sa maison". Stromate 4.

Le péché, la mort:

Clément, à l'occasion, tord le cou à l'idée de péché et de mort transmise par la faute exclusive d'Eve, la première femme du récit de la Genèse. La mort est une nécessité de notre condition mortelle, (relisez saint Irénée), pour le chrétien elle est la porte à l'union plus parfaite à Christ et donc chemin de la résurrection et de l'immortalité. Clément le dit la même chose autrement:

 

Par une nécessité naturelle de l'ordre que Dieu a établi, la mort suit la naissance; et la séparation du corps et de l'âme est amenée par leur réunion.

Mais si la naissance a lieu pour la discipline et la connaissance, la séparation a lieu dans un but de guérison- rétablissement. De même que la femme est regardée comme la cause de la mort, parce qu'elle enfante; ainsi par la même raison, elle sera nommée le chef de la vie.     Stromate 3

La chasteté:

Terminons sur le sujet de la vie chrétienne par l'enseignement de Clément sur la chasteté dans le mariage. Précisons: La continence consiste à l'abstention de relations sexuelles pour des motifs nobles comme se consacrer au Seigneur, tout entier à un office public, ou d'autres raisons. La chasteté n'est pas la même chose que la continence, elle recouvre les notions de pudeur, modération, d'unification, qui n'excluent pas la sexualité. La saine sexualité est non seulement légitime mais sacrée.

 

"Pour eux qui ont été sanctifiés, [l'union des corps] est sainte. Chez les chrétiens, en effet, non seulement l'esprit, mais les mœurs, la vie, le corps doivent être sanctifiés". Stromate 3

 

Et Clément de citer la philosophe Théano:

 

On lui demandait après combien de jour une femme qui avait copulé avec un homme pouvait assister aux fêtes de Cérès. "Si cet homme est son époux, à l'instant même; s'il ne l'est pas, jamais!   Stromate 3

 

 

 

La prière:

Pour répondre parfaitement à son programme de mener le disciple à la contemplation parfaite, Clément d'Alexandrie s'attache à montrer que la connaissance des mystères, s'accompagne nécessairement de la rencontre avec le Dieu Vivant dans la prière.

 Par et dans la prière il s'agit d'honorer et d'adorer celui que nous reconnaissons comme Logos, avec son Père et l'Esprit Saint. L'adoration consiste à rendre grâces à Dieu pour la vie et la connaissance de la Vie Véritable. La prière peut-être formulée dans le cœur, en silence ou vocale.

"La prière est un entretien avec le Seigneur. Nous avons beau nous exprimer à voix basse, ou méditer en nous mêmes sans remuer les lèvres, nous avons crié du fond du cœur. Dieu entend cette parole intérieure qui arrive toujours jusqu'à lui. <>  mais la voix, me dira-t-on, se perd dans les couches inférieures de l'air, sans monter jusqu'à Dieu. Les pensées des saints, répondrai-je, traversent non seulement l'air mais le monde tout entier. La puissance divine ressemble à la lumière: <> Dieu est tout ouïe, il est tout œil, si je puis me servir de ces expressions". -Stromate 7-

 

La sainteté vis à vis de Dieu, la justice à l'égard des hommes, sont des dons de la grâce obtenus par la bonne conscience, fruit de l'instruction divine. Aussi la prière est le début de l'union à Dieu. Elle requiert l'orthodoxie de la foi, car l'union se fait essentiellement dans la communion.

" L'âme,  tout entière à la méditation de Dieu, ne reconnaît plus d'autre mal que l'ignorance et les actes qui n'ont pas la saine raison pour mobile; elle rend grâce à Dieu, toujours et en toutes choses, soit en écoutant les paroles de justice, soit en lisant les divins préceptes, soit en recherchant la vérité, soit en offrant la sainte Oblation, soit en vaquant à la prière. Elle se répand en louanges, en hymnes, en bénédictions, en chants d'allégresse. Une âme dans ces dispositions n'est jamais séparée, même un moment, de son Dieu". Stromate 6  " Une opinion mal sonnante au sujet de Dieu, loin de conserver aux chants, aux discours, aux Ecritures et aux dogmes leur caractère de sainteté, descend à des notions vulgaires et des pensées inconvenantes. De là vient que la bénédiction du grand nombre ne diffère en rien du blasphème, parce qu'ils ignorent la vérité"  stromate 7

L'action de grâce:

La forme de la prière n'est point bavardage ou exaltation individualiste, c'est l'action de grâces, sur le modèle liturgique, pour le passé, le présent, et "l'avenir qui est déjà présent par la foi." stromate 7.

 La prière personnelle, donc, s'accorde avec la prière "ensemble". Celui qui prie, dit un père du désert, est uni à tous. Si la prière liturgique est l'aliment qui nourrit le corps, l'âme, l'esprit du fidèle, sa prière personnelle est comme l'air qui maintient la vie. C'est d'abord en communauté, que nous honorons le Dieu qui est communauté indivisible  de trois personnes.

"Les chrétiens font donc sagement d'honorer [Dieu] par des prières et d'envoyer vers son trône, la sainte et suréminente oblation de la justice;<> Les chrétiens ont donc un autel terrestre; c'est l'Assemblée de tous ceux qui s'appliquent à la prière, en ne formant pour ainsi dire qu'une voix et qu'un esprit". Stromate 7.

L'ami de Dieu a une foi agissante, la foi qui glorifie l'Evangile par les œuvres et la contemplation. Foi  active devant les hommes et les anges. 

"Qu'il mange, qu'il boive, qu'il choisisse une épouse quand le Logos lui conseille: pensées, actions, rien que de saint en lui. Il est par conséquent toujours pur pour la prière. Il prie avec les anges, lui, ange de la terre, jamais un moment hors de la sainte milice. Il a beau prier seul, il a le chœur des puissances célestes pour assistant". Stromate 7

Clément connaît les heures de l'Office divin et précède les pères du désert en disant que ces Offices de l'Eglise sont le rythme d'une prière permanente.

"Quelques-uns assignent à la prière certaines heures particulières, par exemple la troisième heure (tierce), la sixième (sexte), la neuvième (none). Le gnostique lui consume sa vie dans la prière, désireux de vivre par elle dans l'intimité de Dieu". Pour nous, la vie tout entière est un long jour de fête. Nous voyons Dieu partout, <> Quelque soit notre occupation, nous savons toujours la concilier avec la gloire de Dieu". Stromate 7

Dans la sainte Oblation de l'Eucharistie nous trouvons toute joie et toute paix.

"L'Eucharistie, pain et vin sanctifiés n'est pas autre chose que notre Seigneur. C'est bien véritablement notre Sauveur qui nous initie aux Saints Mystères: Il voit qui le voit, lui même nous donne ses fêtes". Stromate 4

 

 

 

 
Clément d'Alexandrie