Un concile en Arles en l'année 314   

 

Les réunions d'évêques en concile

 

Il apparaît, au témoignage d'Eusèbe de Césarée que les Eglises locales, dès la deuxième partie du 2è siècle se réunirent en conciles, à l'image de celui des apôtres à Jérusalem, pour résoudre les questions d'expression de foi et de discipline.

Eusèbe -HE = Histoire ecclésiastique L5, c 16-  nous dit "que les fidèles d'Asie mineure se réunirent souvent et en divers endroits au sujet de Montan et de ses partisans; que leur doctrine fut examinée et déclarée nouvelle et impie". Cela se déroulait vers 150 sous l'épiscopat de saint Apollinaire d'Hiérapolis en Phrygie.

 

Une grande question a agité l'Eglise au cours de ce deuxième siècle: celle de la date de pâques, doit-elle se célébrer un dimanche ou le 14 nisan quel que soit le jour de la semaine? La rencontre de saint Polycarpe de Smyrne  et d'Anicet de Rome vers 154 posa le statu quo, chacun s'en tiendrait à sa tradition. Toutefois la conscience de l'Eglise n'était pas satisfaite, la question lancinante fut souvent encore débattue en Palestine, à Rome et en Asie. 

L'évêque romain Victor veut mettre un terme à la dispute et menace d'excommunier les évêques d'Asie observateurs du 14 nisan. Notre saint Irénée, "au nom des frères qu'il présidait", écrivit au pape Victor une lettre dans laquelle, il prenait certes parti pour le dimanche mais il engageait l'évêque romain à ne pas se séparer "d'un grand nombre d'Eglises qui n'étaient coupables que d'observer une ancienne coutume". -HE 5, 24- (2).

Le concile de Nicée (325) après celui d'Arles (314) réglera provisoirement la question; l'adoption du calendrier grégorien en 1582 entrainera hélas pour longtemps une disparité de date entre les Eglises d'Orient et celles d'Occident. C'est tout bonnement absurde que les Eglises d'Orient ne se rangent pas à la réalité astronomique.

 

Ainsi, les évêques prirent la coutume de se réunir régulièrement en conciles locaux. La 37è règle apostolique formalise ces assemblées: "Que, deux fois par an, se tienne un synode d'évêques, que ceux-ci s'examinent réciproquement au regard des dogmes de la piété, et qu'on y résolve toute contradiction ecclésiastique qui serait survenue."

 

Le schisme des Donatiens  à Carthage

 

Au début du 4è siècle, l'évêque de Carthage Mensurius durant la grande persécution de Dioclétien mit en garde les chrétiens qui, avides du martyre, se dénonçaient eux-mêmes, comme possesseurs des livres sacrés. Lorsqu'il fut dénoncé, il cacha les livres de l'Eglise et livra les opuscules qu'il jugeait hérétiques.

Plusieurs ennemis de l'évêque, particulièrement Donat, évêque en Numidie l'accusèrent d'apostasie et semèrent des troubles dans les églises d'Afrique du nord. L'ambition de certains ecclésiastiques et la cupidité de quelques fidèles aidant, la situation aboutit à un schisme et la formation d'une Eglise parallèle. L'ordination épiscopale du successeur de Mensurius, Cécilien, fut contesté par les partisans de Donat, il était accusé probablement faussement aussi de faiblesse devant la persécution. Les donatiens  firent appel à l'empereur Constantin "contre la faute de Cécilien".

 

Le synode des évêques à Rome juge l'affaire des Donatiens

 

L'empereur, autorité civile, saisi d'une affaire ecclésiale, chargea trois évêques des Gaules, Marin d'Arles, Réticius d'Autun et Materne de Cologne pour se réunir en synode à Rome avec son évêque Miltiade. Ce qui fut fait en octobre 313, Cécilien et Donat, accompagnés chacun une dizaine d'évêques accompagnateurs furent aussi présents.

Le synode déclara Cécilien innocent et blâma Donat. Afin de pacifier les Eglises, il leur fut interdit à tous deux de retourner immédiatement en Afrique.

Le synode romain établit que dans les villes où un évêque "cécilien" et un "donatien" entraient en concurrence, le plus âgé selon l'ordination resterait à la tête de l'Eglise, le plus jeune envoyé à un autre diocèse.

Les deux évêques rentrèrent prématurément en  Afrique et les troubles se perpétuèrent.

 

Un autre synode en Arles traite une nouvelle fois des donatiens

 

Les donatistes firent de nouveau appel au pouvoir civil. Constantin "convoqua les évêques de son empire pour le 1er août 314 en Arles", premier concile impérial, d’ampleur occidentale, auquel fera pendant, pour l’Orient, celui de Nicée en 325.  

 

                        

Le concile s'ouvrit le 1er août 314 sous la présidence de Marin, évêque d'Arles, étaient présents un grand nombre d'évêques  (on dit, sur la base de lettres d'Augustin d'Hippone qu'ils furent près de 200)  dont notamment ceux de Trèves, d'Aquilée, Capoue, Syracuse, Lyon, Autun, Reims, Milan, Londres, Cologne, Lérida en Espagne, Bordeaux, Marseille, Toulouse. L'évêque de Rome, Sylvestre, était représenté par deux prêtres, Vite et Claudien et deux diacres. (3). Cécilien de Carthage était présent aussi, ainsi que des députés du parti donatiste.

 

Les  actes complets du concile ne  nous sont pas parvenus, notre connaissance se limite à la lettre synodale envoyée à  saint Sylvestre, l'évêque de Rome.

Selon cette lettre, l'affaire de Cécilien contre les donatiens fut "examinée avec encore plus de soin, qu'elle ne l'avait été à Rome <> les donatiens n'ont fourni aucune preuve de leurs accusations. Nous avons eu affaire à des gens tout à fait déraisonnables <> C'est pourquoi, ils furent condamnés ou écartés."

 

Les évêques ont profité de leur assemblée pour éditer des règles pour faciliter la communion des Eglises en occident. Celles d'Orient qui se réuniront onze ans plus tard à Nicée pour juger les opinions d'Arius, mettront à jour pour l'Orient les canons d'Arles.

Voici l'envoi des pères d'Arles à l'évêque de Rome: "Au très saint Seigneur notre frère Sylvestre, l'Assemblée des évêques réunis dans la ville d'Arles: Ce que nous avons décidé d'un commun accord, nous le faisons connaître à ta charité afin que tous sachent ce qu'ils doivent observer à l'avenir". (4)

 

Voyons les canons qui demeurent indicatifs pour l'organisation de l'Eglise, ou suscitent un intérêt historique.

Canon 1: En premier lieu, nous ordonnons que la fête de Pâques soit observée par toute la terre un même jour, que selon la coutume, tu expédies à tous les lettres [faisant connaître la date].  

 

2: Que ceux qui ont été ordonnés ministres pour servir dans un lieu, persévèrent dans ce lieu.  Nous retrouvons l'obligation aux ministres de rester dans le diocèse ou paroisse de leur ordination et la défense de passer d'une Eglise à une autre dans le canon 15 de Nicée. L'histoire nous montrera de nombreuses exceptions à ces règles. L'Eglise copte s'y maintient.

 

3: Ceux qui déposent les armes dans le combat (dans la paix?) seront privés de la communion. Faut-il lire dans le combat, dans la paix? Les canonistes sont partagés. Quoi qu'il en soit, les martyrologes témoignent la présence de chrétiens fervents dans les armées de l'empire. Leur fidélité à l'empereur ne primant pas celle due au Christ. Ils s'abstenaient, souvent à leur dépend, des sacrifices de victoire.

 

Les 4 et 5è séparent de la communion ceux qui conduisent les chars dans les courses du cirque, ainsi que les gens de théâtre.  L'idée générale est d'éviter les troubles occasionnés par les spectacles du cirque et les pantomimes qui déchainaient des engouements  démesurés. Les jeux du cirque et le théâtre n'élèvent pas le peuple aux yeux des pères d'Arles. L'Eglise d'occident a gardé longtemps cette règle.

 

6. Il convient d'imposer les mains sur ceux qui, malades, veulent embrasser la foi.  Les malades peuvent donc être rangés parmi les catéchumènes sans attendre de satisfaire aux examens préalables.

7. Les fidèles qui seront élevés aux charges publiques prendront des lettres de leur évêque pour montrer qu'ils sont dans la communion ecclésiale, l'évêque du lieu de leur emploi prendra soin d'eux, s'ils agissent contre la discipline de l'Eglise, il pourra les exclure de la communion. Les agents de l’Etat ne sont pas exemptés de l’observance des lois divines et de la discipline de l’Eglise.

 

8. les Eglises d'Afrique rebaptisent selon leur propre loi, il convient que si quelqu'un quitte l'hérésie pour venir à l'Eglise, on l'interroge sur le symbole, et si l'on voit clairement qu'il a été baptisé dans le Père, le Fils et le Saint Esprit, on lui imposera les mains pour qu'il reçoive le Saint Esprit. Mais si interrogé, il ne connait pas la Trinité, il sera baptisé.  Les canons 8 & 15 de Nicée reprennent l'esprit de la règle d'Arles.

Nous nous rappelons le conflit vers 255 entre le pape de Rome Etienne et celui de Carthage Cyprien. Ce dernier tenait à rebaptiser tous ceux qui venaient à l'Eglise tandis qu'Etienne s'intéressait de savoir la foi dans laquelle avaient été précédemment baptisés ceux qui venaient à l'Eglise. Ce qui est important aux yeux d'Etienne, c'est le fait d'être plongé dans le Nom du Père, du Fils, du Saint Esprit pour appartenir au Christ, aussi il suffit de sanctifier le baptême reçu hors de la grande Eglise dans la plénitude du Saint Esprit par l'imposition des mains (qui peut aussi être comprise comme un signe de réconciliation.

De nombreuses Eglises se sont rangées à cette sage attitude et reçoivent les chrétiens venus d'ailleurs par la confession de la foi, l'imposition des mains et l'onction du saint chrême selon la 188è lettre de saint Basile. 

 

10. Ceux qui surprennent leur épouse en adultère, ne prendront point d'autre femme en mariage, du vivant de la première. Notons qu'en Arles, on n'envisage que le seul cas de l'épouse coupable! Quoi qu'il en soit, le canon a pour objectif de s'écarter du droit civil.

 

L'occident depuis  ce concile d'Arles, précédé par un concile d'Elvire en 305, ne permet pas un nouveau mariage, même à la partie innocente de la rupture.

Les Eglises d'Orient soutiennent le mariage unique, toutefois elles peuvent constater la dissolution du lien d'amour et le péché de rupture, et considérer qu'à toute faute, il est possible d'accorder la rémission, donner en conséquence une nouvelle chance de vie commune sous le regard du Sauveur miséricordieux et dans la paix de l'Eglise.                         

                                                                                                                        

13. Il convient d'expulser du clergé ceux qui ont livré les saintes Ecritures, les vases sacrés ou les noms de leurs frères, à condition que le délit soit prouvé par des actes publics et non par des dénonciations sans preuve. Toutefois si certains ont été ordonnés par [un traditor] ils ne doivent pas souffrir de cette ordination, à condition que ceux qui ont été ainsi ordonnés soient dignes et capables. Les accusateurs qui, contrairement à toutes les règles de l'Eglise, se sont procurés des faux témoins, doivent êtres récusés s'ils ne peuvent prouver leur  plainte par des actes publics.   Le synode revient par ce canon à la question des évêques de Carthage Mensurius et Cécilien, accusés par Donat, d'être des traditors(= qui ont livré les choses sacrées par crainte de la persécution).

L'empereur Dioclétien, en 304, édicta que toutes les églises soient détruites, tous les livres sacrés brûlés, que les chrétiens soient privés de tout droit et honneur. En conséquence, les autorités exigèrent que les livres saints soient livrés pour être brûlés, ainsi que les vases sacrés confisqués au profit du Trésor impérial. (A propos des livres sacrés, que se soient les saintes Ecritures ou les modèles de formules liturgiques, sans tomber dans l'idolâtrie des supports, on voit ici, ainsi que par les récits des martyrs qui ont refusé leur livraison, qu'ils sont objet de respect et même de vénération. Aussi je suis sidéré parfois de la désinvolture avec laquelle sont traités par certains fidèles les feuillets liturgiques mis à leur disposition contenant l'icône de la fête ou la croix).

La controverse avec les donatistes est encore traitée par la seconde partie du canon: Le synode explique que l'ordination par des évêques qui se sont montrés lâches devant la force brutale, possède toute valeur. Les sacrements sont conditionnés à la foi de l'Eglise et non aux vertus du ministre.

 

14. Il convient de priver de la communion jusqu'à la fin de leur vie ceux qui accusent faussement leurs frères. Hélas, la calomnie, semble-t-il, a encore de beaux jours, et peu sont conscients de sa gravité et du danger de rupture de la communion ecclésiale. Nos pères avec clairvoyance se sont attachés à dénoncer en premier lieu les fautes qui détruisent les communautés: la calomnie, l'adultère, l'orgueil qui précède l'esprit de puissance, le jugement téméraire et même la médisance. Je me souviens du patriarche Shénouda, dans une de ses conférences du mercredi, répondre à une question et dire: "oui votre dénonciation de la faute peut être exacte, mais la médisance est aussi un péché. Le Seigneur a résolu cette question avec l'histoire de la poutre dans l'œil".

 

16. Il convient que ceux qui en raison de quelques iniquités auront été privés de la communion ne puissent retrouver la communion que dans [l'Eglise] locale où ils en ont été privés. Le canon 5 du concile de Nicée reprend ce canon et envisage aussi un examen collégial d'une sentence qui pourrait avoir été posée par "quelques passions".

 

17. Qu'aucun évêque ne moleste les droits d'un autre évêque. L'histoire des conciles nous montre les différentes manières dont un évêque peut incommoder un de ses confrères: La plus grave est d'exercer des fonctions épiscopales, en particulier des ordinations, mais aussi de simples présidences des synaxes, dans un diocèse autre que le sien, sans l'autorisation de l'évêque "ordinaire du lieu". La seconde est de se mêler de questions de discipline ou liturgique d'un diocèse étranger au sien, sans y avoir été mandaté par le primat ou un concile régional. On connaît aussi des évêques qui s'arrêtent longuement dans une ville étrangère et qui brillent de différentes façons et font de l'ombre à l'évêque diocésain.

 

19. Il convient qu'on laisse un lieu pour offrir la sainte Oblation à un évêque étranger en voyage.  L'esprit du canon 17 est bien d'éviter l'exercice des fonctions épiscopales à un évêque étranger, notre 19, déclare que la célébration de l'Eucharistie n'est pas comprise dans cette défense: l'évêque titulaire doit avec sa bénédiction, trouver pour les évêques étrangers une église où ils pourront célébrer les mystères.

20. Il en est qui par un usage abusif, ordonne seul des évêques. Il convient qu'aucun n'ordonne seul mais en présence de sept autres évêques. S'il y a des difficultés à en réunir sept, qu'ils ne soient pas moins de trois. Le canon 4 du concile de Nicée a pris à son compte cette disposition

            

Les canons authentiques du concile d'Arles sont dénombrés à 22, toutefois Mansi dans "son recueil des saints conciles" y ajoute six autres trouvés dans un manuscrit de Lucques; ils appartiennent certainement à un autre concile d'Arles plus tardif.

 

Le premier concile d'Arles revêt une importance exceptionnelle dans l'histoire des synodes par le nombre d'évêques présents, le mode de fonctionnement (convocation par l'empereur, désignation du président, écoute de toutes les parties antagonistes, rédaction de canons pour pacifier la vie des Eglises, notification des décisions), les questions disputées, et ses canons dont beaucoup sont les prémices de ceux de Nicée. Il est en quelque sorte le modèle des conciles œcuméniques.

D'ailleurs Augustin d'Hippone; dans sa 43è lettre, n'hésitera pas à le qualifier d'œcuménique, "plenarium Ecclesiae universae concilium".

                                                                                                                           ¤ E-P

Notes

1. Nous ne savons pas grand-chose de certain au sujet de Montan et du mouvement montaniste. Montan et ses prophétesses se donnaient comme la voix du Paraclet, et dans un mouvement enthousiaste (charismatique) rejetaient, semble-t-il, toute organisation ecclésiastique et provoquaient au martyre.

2. Irénée ajoute que la discussion n'affecte pas seulement la date mais aussi la manière et le temps du jeune: "Cette diversité d'observances n'est pas de notre époque, mais bien antérieure à notre temps, nos devanciers qui ont avec exactitude, comme il semble, retenu cette coutume par simplicité ou ignorance, l'ont transmise après eux.  Tous n'en gardaient pas moins la paix et nous la gardons les uns envers les autres et la différence du jeûne confirme l'unanimité de la foi". 

3. Sylvestre de Rome sera aussi absent au concile de Nicée, représenté par deux prêtres, Vite et Vincent. On ne sait si le prêtre Vite était le même personnage que celui présent en Arles

4. Cette adresse a pour objectif de demander à l'évêque de Rome de communiquer aux Eglises les décisions d'Arles par les facilités qu'il dispose du fait de son siège,  la capitale impériale. 

 

Bibliographie:

- Mansi, sacrorum concilium nova et amplissima collectio, Florence 1759: Tome 2,

            sur le concile de Rome: p 434 et suivantes , 223 sq de l'édition numérisée BNF gallica.

            sur le concile d'Arles: p. 464 et suivantes, 238 sq de l'édition numérisée BNF gallica.

- Héfélé, histoire des conciles T. 1, Paris 1869, p. 177-194

- lettre d'Augustin sur le schisme donatiste 

                                                  http://www.abbaye-saint benoit.ch/saints/augustin/lettres/s002/l043.htm

 

 

 

Lettre aux amis du sanctuaire du prophète Elie N° 309 & 310 août/septembre 2014

Arles 314