La Porte du Salut. -Le portail de l'abbatiale de Moissac-

 

Pour les maîtres d'ouvrage de l'architecture romane, le portail rehaussé d'un programme iconographique  devient un instrument privilégié pour diffuser, dès le parvis, le message de l'Église.

 

Les caractères de ces partis architecturaux et ornementaux trouvent leur fondement dans la position intermédiaire qu'occupe le portail entre l'univers de la cité et l'espace sacré de la Maison de Dieu.

Architecture liminale, la porte devient, au sein de l'église, l'organe symbolique d'entrée dans l'Ecclesia, comme la transposition monumentale des paroles du Christ "Je suis la Porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé" -Jean 10, 9-.

 

Au XIIIe siècle, Guillaume Durand (1296), évêque de Mende, juriste et liturgiste, reprend  cette parole dans le Rationale divinorum officiorum: "Le porche de l'église signifie le Christ par qui, s'ouvre pour nous l'entrée de la céleste Jérusalem; il est appelé aussi portique (porticus), de la porte (a porta), ou qu'il est ouvert à tous ".

Dans ce sens, le franchissement du seuil se révèle être un temps fort de la liturgie.

 

Le caractère sacré du portail  est bien illustré par les grands tympans à sculpture biblique dans lesquels l'architecture de la porte est investie du message de l'Église. Les thèmes du Jugement Dernier, de l'Apocalypse, de la Pentecôte ou de l'Ascension sont bien connus, Marie, mère de Dieu, est également "la porte du ciel" tandis que sa virginité est  évoquée par la porte close, par laquelle seul Dieu est entré, dans la description du Temple nouveau par Ézéchiel -Éz. 44,2-

 

Après avoir étudié le portail intérieur de Vézelay, http://coptica.free.fr/recevez_l_esprit_897.htm

  je vous invite à observer celui de l'abbatiale de Moissac en Languedoc, Tarn & Garonne.

 

L'abbatiale, fondée au 7è siècle, fut rattachée en 1047 à l'ordre de Cluny. Cinq de ses premiers abbés sont comptés parmi les saints: Amand, Ansbert, Lieutaud, Patern et Amarand. Son portail roman fut exécuté probablement dans les années 1120-1130.

La partie la plus importante est son tympan gigantesque, d'une hauteur de 5,68 m.

 

 

Son iconographie réduit le discours narratif du texte biblique à une image synthétique, qui combine divers éléments des chapitres 4 et 5 de l'Apocalypse et d'Esaïe 6, 2-3: au centre, se trouve le Christ trônant d'Ap. 4, entouré des symboles des Evangélistes (les Quatre Vivants d'Ap. 4- 5) et flanqué par les deux Séraphins aux six ailes de la vision théophanique d'Isaïe 6.  Tout le reste du tympan est rempli par les figures des vingt-quatre Anciens, qui sont agencés en trois registres sur les côtés et au-dessous du Christ, trônant séparément sur "vingt-quatre sièges"et portant des "couronnes d'or" (Ap. 4, 4), avec dans les mains les "coupes et harpes" d'Ap. 5, 8. Les harpes bibliques apparaissent ici sous la forme contemporaine de rebecs, sortes de violes.

Regardons encore les trois registres horizontaux.

 

 

Le Christ, roi et prêtre, assis de face sur un trône, dans une gloire semée d'étoiles, occupe la hauteur de deux de ces registres. Il apparaît formidable, couronné, nimbé, la main droite mi-levée bénissant du geste traditionnel, trois doigts pliés et deux tendus (rappelant le dogme de la trinité et celui de l'union des natures divine et humaine en un seul être), la gauche posée sur le livre scellé. Anguleux et solide comme le roc, avec ses épaules carrées et les plis raides de son manteau, il est entouré des quatre animaux symboliques qui, dans un geste énergique, se tournent pour le contempler.

Le lion et le taureau, de formes très fantaisistes, sont accroupis à ses pieds, l'homme et l'aigle au-dessus d'eux. Deux très longs anges revêtus d'une robe à plis concentriques autour des articulations, contemplent aussi le Christ, leur main droite levée, la gauche laissant pendre un phylactère déroulé. Placés de part et d'autre du groupe, ils le limitent à droite et à gauche.

A droite, à gauche et au bas de ce groupe, les vingt-quatre Anciens assis, couronnés et porteurs de coupes de parfums ou d'instruments de musique, contemplent admiratifs l'éblouissante présence. Beaucoup plus petits que les figures centrales, ils se superposent dans les trois registres, quatorze en bas, six aux pieds du Christ, quatre à la hauteur du trône.

Un dernier motif intrigue les historiens de l'art: la forme onduleuse servant de terrain aux figures des second et troisième registres. Je me range à l'avis de ceux qui y voient la «mer transparente autant que du cristal» qui d'après Ap. 4, 6 se trouve devant le trône du Seigneur. (Les autres soutiennent qu'il s'agit d'un nuage.)

 

Comment faut-il interpréter le  très original tympan  de Moissac?

 

- Comme une vision parousiaque de la Seconde Venue du Christ à la fin des temps, ou une scène de jugement dernier ou même du Jugement particulier?

- Ou, il y a-t-il ici une théophanie intemporelle du Christ, une révélation permanente de sa divinité et royauté céleste?

 

Regardons encore de plus près:

 

1. la représentation du tympan dans son ensemble n'offre aucun élément qui se référerait directement à la seconde Parousie ou au Jugement dernier, pas d'ange psychopompe, pas de démons avides, encore moins de groupe de sauvés d'un côté, ni de réprouvés châtiés de l'autre.

2. la structure formelle du tympan fait se contraster l'immobilité majestueuse de la station silencieuse du Christ au centre, avec les gestes extatiques des figures qui l'entourent, créant l'impression d'un mouvement alerte autour du silence créateur de Dieu.

3. les sources littéraires (Ap. 4 & 5 et Isaïe 6) décrivent des visions présentes ou intemporelles, mais pas futures.

4. L'exégèse des pères ne s'est pas arrêtée sur l'idée que l'ensemble du texte de l'Apocalypse se référât à la fin des temps; il serait plutôt une révélation du mystère de Christ et  de l'Église à partir du fait de la résurrection.      http://coptica.free.fr/apocalypse_031.htm

Les deux Séraphins du tympan de Moissac ne sont ni des symboles de l'Ancien et du Nouveau Testament, ni des intermédiaires entre Dieu et les hommes, ils se réfèrent plutôt au mystère éternel de Dieu loué et glorifié, qui commence avant les temps et se poursuit après la fin des temps, ainsi ils nous évoquent plutôt la vision d'Esaïe.  

 

 

La structure formelle du tympan suggère donc une théophanie intemporelle du Logos incarné toujours présent dans son Eglise, grand-prêtre des mystères qui y sont célébrés, Agneau immolé avant la fondation du monde, liturgie céleste.

 

La liturgie céleste, avec les anciens assis sur leur trône et jouant des instruments, est aussi représentée en Aquitaine sur le tympan de l'église de Morlaas près de Pau.

 

 

  

Les archéologues datent sa construction de la seconde moitié du 12è siècle. Le maître d'ouvrage est ici aussi  un abbé bénédictin et le maître d'œuvre certainement un languedocien ou un tailleur de pierres ayant fait son apprentissage en Languedoc.

Là aussi, le message est clair, le maître d'ouvrage, bon connaisseur  de la liturgie, a voulu faire représenter la présence intemporelle et permanente du Sauveur à son Eglise réunie pour célébrer, sous sa présidence, le Mystère de Vie.

 

La symbolique eucharistique est encore plus marquée qu'à Moissac par la présence de l'Agneau immolé au centre du groupe des Anciens.  Les apôtres entourent les portes de l'édifice.

 

Nous remarquons dans la lunette de droite, la représentation de la fuite en Egypte.

                                                  

  

             

 

 

La frise de canards dans la seconde archivolte réjouit les égyptologues qui reconnaissent le signe de filiation. Ceux qui franchissent la porte de l'Eglise, par Christ, en Christ, sont enfants du Père céleste.

  

Les portes de nos églises ne sont pas aussi ornées, toutefois ayons conscience de ce mystère de l'accueil joyeux de Dieu dans sa maison lorsque nous y entrons.                                                                                                                      + E-P

 

Note: L'église du prieuré de Cassan,consacée en 1115, sur la commune de Roujan dans l'hérault,

possède un très sobre portail sur sa façade nord qui ne présente qu'une inscription d'un caractère plus sévère sur le linteau (peut être un ré-emploi?).

Il appelle à se corriger avant d'entrer dans l'église:       

   

"  Qui que tu sois,homme chargé du fardeau

d'un détestable péché,

tu n'entreras pas autrement

qu'en te prosternant sur ce seuil devant le souverain Seigneur,

car le Christ est la porte".

 

 

Lettre aux amis du sanctuaire du prophète Elie N° 345-août 2017

Moissac